« La Belgique a une vision paternaliste de la colonisation »

Un rapport de l'ONU appelle notre pays à revenir sur son passé colonial. La statue de Léopold II déboulonnée à Ekeren pose le débat. La Belgique en a-t-elle fini avec son devoir de mémoire ? Et a-t-elle-même seulement commencé ?

La Belgique doit-elle s'excuser pour les crimes de la colonisation? - Belga

L’an dernier, un rapport de l’ONU incitait le gouvernement belge à présenter ses excuses pour les crimes commis durant la colonisation. Le mouvement mondial Black Lives Matter remet la question coloniale au centre des discussions. Mais ce débat a-t-il jamais eu lieu chez nous ? Ou la Belgique a-t-elle peur de déterrer les fantômes du roi Léopold? Nous avons posé la question de la mémoire de la colonisation à Pedro Monaville, Historien belgo-congolais, professeur d’Histoire à l’Université de New York Abu Dhabi qui a récemment collaboré à l’ouvrage Le Congo colonial : une histoire en questions.

La Belgique a-t-elle un devoir de mémoire à faire concernant la colonisation ?

Il y a une opportunité pour rendre visible toute une série de questions sur le racisme et le passé colonial de la Belgique, comme il y en a déjà eues d’autres. Ce ne sont pas des conversations nouvelles. Beaucoup de personnes travaillent dessus depuis pas mal de temps.

Vous parlez d’Historiens ou d’activistes, mais qu’en est-il au niveau politique ?

Il y a eu des moments, notamment à la sortie du livre d’Adam Hochschild « Les fantômes du roi Léopold » à la fin des années 90. Mais vous avez raison, la question a longtemps été laissée de côté par le politique. Une des raisons est selon moi due à la structure de l’Etat. La fin de la colonisation correspond plus ou moins au début de la fédéralisation du pays. L’Etat central devient moins important, les communautés n’ont pas d’intérêt à s’occuper de la question coloniale pour différentes raisons. Celle-ci a donc été laissée à un lobby de nostalgiques de la colonisation qui ont un relais dans la sphère politique, principalement à droite. Ils sont toujours là, même s’ils sont moins nombreux qu’il y a vingt ans. On se souvient notamment d’un échevin MR qui, en 2015, avait voulu célébrer Léopold II. Du côté du PS, il n’y avait pas non plus une volonté de s’investir là-dedans parce que les relations avec le Zaïre de Mobutu étaient très étroites. Si bien que l’espace de discussion a été laissé aux mains de personnes ayant un rapport au passé colonial.

Leopold II - Belga

On a effectivement cette impression que les critiques de la colonisation belge viennent davantage des Anglo-Saxons que de Belgique…

A l’époque de Léopold II déjà, il y a eu un grand mouvement de dénonciation des atrocités commises au Congo par des gens comme Conan Doyle ou Mark Twain. En Belgique, les réponses furent que les Anglais étaient jaloux et voulaient s’approprier le Congo. C’est ce même réflexe de défense nationaliste par rapport à des critiques venues de l’extérieur qui a eu cours après la sortie du livre de Hochschild à la fin des années 90. Maintenant, pas mal d’Historiens ont des réserves sur son travail qui, d’ailleurs, se basait surtout sur des études belges. Mais il s’agissait d’un livre bien écrit qui a eu un grand écho et cela a eu le mérite de reposer la question coloniale.

Donc, l’Etat belge a tendance à nier les atrocités de son passé colonial...

Oui. Du coup, le livre de Hochschild a eu d’autres réactions, celles de personnes qui disaient découvrir cette violence coloniale pour la première fois. La discussion s’est un peu ouverte, il y a eu la commission d’enquête sur le meurtre de Lumumba, la refonte du musée de Tervuren et puis l’émergence de Belges d’origine africaine qui se sont appropriés cette question coloniale.

Ce n’était pas le cas avant ?

Non, parce que la plupart des Congolais de Belgique sont arrivés après l’indépendance, pour faire des études et en ayant l’idée de rentrer rapidement au pays. Donc, ils n’entraient pas dans le débat politique. Il faut savoir que jusque dans les années 50, l’Etat belge ne voulait pas d’Africains en Belgique. Contrairement aux Algériens en France, par exemple, il y avait très peu de Congolais qui étaient autorisés à venir en Belgique. Aujourd’hui, ce sont les enfants des immigrés des années 60 et au-delà qui ont bien souvent la nationalité belge qui se sont emparés de ces questions. Ils se sentent concernés par cette histoire qui ne leur a pas été enseignée à l’école.

Congo Power - Reuters

Effectivement, le passé colonial est-il enseigné à l’école?

Cela dépend des établissements. Le souvenir que j’en ai, personnellement, c’est que cette partie de notre Histoire n’était pas absente, mais qu’elle n’était pas présentée de façon critique. C’est un peu le problème de la Belgique, ce côté paternaliste façon Tintin au Congo qui a longtemps été l’image dominante. Il y a une absence de filtres par rapport aux Africains : « Les bons petits noirs, ils sont comme des enfants, mais ils sont marrants, on s’amuse bien avec eux ». C’est une vision très paternaliste de la colonisation qui est fortement ancrée et qui est problématique parce qu’elle ne recoupe pas la réalité des faits. Le Congo belge est resté un régime violent jusqu’à la fin. Cette image paternaliste édulcore la réalité de la colonisation. L’enseignement de cette histoire manquait d’approche critique.

Quelles sont les conséquences du vide politique sur la question coloniale?

Elle a laissé entretenir cette mentalité paternaliste qui est un déni de la réalité de l’expérience coloniale et un déni du racisme. Cette image du Noir paresseux, les discriminations, la Belgique a un énorme retard par rapport à cela. Les pouvoirs publics n’ont pas aidé les Belges d’origine africaine à construire une identité propre de Belge d’origine africaine. Parce qu’il y avait peu d’espace dans lequel ils pouvaient entendre un discours qui puisse valider leur histoire ou simplement qui leur donnait accès à leur histoire. Pas forcément une histoire centrée sur la colonisation, mais une histoire africaine qui permette de construire une image positive de soi et de se situer par rapport à tout cela.

Black Lives Matter - Reuters

Vous qui connaissez les deux systèmes universitaires européens et américains, comment les compareriez-vous ? La question noire a-t-elle plus de place aux Etats-Unis ?

Beaucoup plus, oui. Ca fait longtemps que j’ai quitté le réseau universitaire belge, mais quand j’y étais au tournant des années 2000, c’était vraiment problématique. En Histoire, je ne me souviens pas avoir eu un cours sur la colonisation belge au Congo ou sur l’Histoire de l’Afrique. Si ça a été évoqué, c’était rapidement… Aux Etats-Unis, c’est très différent parce qu’il y a plus d’opportunités pour les Africains de venir étudier et faire un doctorat. Il y a clairement plus de doctorants africains aux Etats-Unis qu’en Europe.

Peut-on faire un parallèle entre l’histoire de l’esclavage aux Etats-Unis et l’histoire coloniale européenne ? En d’autres termes, considérant qu’il existe un racisme systémique, les racines du mal sont-elles à trouver dans l’esclavage et la colonisation ?

Colonisation et esclavage sont étroitement liés. Les racines du racisme anti-noir sont les mêmes des deux côtés de l’Atlantique, mais elles se sont développées différemment. Aux Etats-Unis, le problème est plus visible. Il s’agit d’un société qui s’est construite sur l’esclavage. Les plantations, les esclaves, c’est visible. Il y a ensuite une continuité politique de ce système dans les lois Jim Crow, le 13e amendement, toutes ces mesures structurelles mises en place pour priver les Noirs de leurs droits. Il y a une continuité historique qui est très claire et qui prend place sur le territoire américain. En Europe, il existe un racisme anti-noir qui est plus diffus, plus sournois, mais aussi plus ancré dans la culture européenne. C’est un racisme fondateur qui a permis l’esclavage, mais la présence noire y est plus récente, moins visible. Ce qui importe dans l’Histoire européenne, c’est la relation à l’Afrique. C’est une construction en miroir. Les Européens se sont construits une image d’eux-mêmes en miroir avec les Africains et les autres peuples colonisés qui sont leur négatif.

BLM

Faut-il décoloniser l’espace public en Europe ?

Oui, c’est important. Il y a différentes manières de le faire, mais c’est surtout important d’écouter les gens qui demandent à ce que ça se passe. Parce que les noms de rue, les statues, ce sont des choses qui installent, c’est un discours de normalité. Une statue est boulonnée dans le sol. Questionner cela, c’est questionner ce qui est normal, ce qui est acceptable. Cela permet aux gens de prendre conscience de beaucoup de choses. Il y a une longue histoire des statues coloniales et liées à l’esclavage au niveau mondial. Si on déboulonnait Leopold II de la place du Trône, ce serait un geste assez fort. Ce sont des gestes qui posent le débat et la période est propice pour créer un momentum.

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