Que faut-il faire avec les statues de Léopold II ?

Vandalisées, retirées, les statues de Léopold II sont en train de diviser le pays alors que le combat contre le racisme grandit, en hommage à George Floyd. L’historienne Laurence van Ypersele balise la bien curieuse histoire de ces monuments.

A Ekeren, près d'Anvers, la statue de Léopold II a été retirée

Une statue de l’ex-roi des Belges Léopold II, vandalisée, a été retirée d’un square mardi à Anvers pour être entreposée dans les réserves d’un musée local. Cette décision intervient après la mobilisation ce week-end de plusieurs milliers de personnes à travers la Belgique, lors de manifestations organisées contre le racisme et en hommage à George Floyd, étouffé jusqu’à en mourir par un policier aux États-Unis. L’UMons a retiré dans le même temps un buste de Léopold II suite à une pétition. À Arlon, une pétition a été mise en ligne pour le retrait de la statue de Léopold 2. Elle a reçu 300 signatures à ce stade. Samedi, en marge du rassemblement de dix mille personnes à Bruxelles, des manifestants s’en sont pris à la statue royale située à deux pas du Palais en l’affublant d’un drapeau congolais et en incendiant son socle. Les forces de l’ordre ont dû protéger le monument. C’est un vaste mouvement qui s’est mis en branle à travers tout le pays.

Le roi Albert voulut bétonner la monarchie

Les statues à l’effigie de Léopold II sont devenues la cible des militants contre le racisme. Le roi qui conquit le Congo pour son bien personnel avant de l’offrir à l’État Belgique incarne un passé devenu insupportable pour beaucoup en 2020. Pourtant, ces monuments n’avaient pas été dressés pour célébrer les horreurs commises dans l’ancienne colonie. “ La plupart des monuments de Léopold II datent en réalité du roi Albert Ier qui a voulu en fait bétonner la monarchie ”, signale l’historienne de l’UClouvain et membre de l’académie royal de Belgique, Laurence van Ypersele. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le roi Albert ne suivait pas du tout son oncle au départ. Des carnets datant de 1909 en attestent. Le système léopoldien l’avait profondément choqué.

Léopold II n’avait jamais été au Congo au contraire d’Albert qui en tomba amoureux. Mais ce qu’il y a vu se faire lui a paru immonde. Il a voulu en faire une colonie modèle, bien entendu avec tout le paternalisme et racisme ambiant qui était courant en ce temps. Albert réforme un système qui produisait de la violence pour l’améliorer, certes sans égalité entre blancs et noirs. ” Albert, roi héroïque de 14-18, qui ne croyait en rien à son propre mythe, va dans les années 20 être favorable à l’érection des monuments à la gloire de Léopold II, alors que son oncle était de son temps mal aimé par les Belges. Mais c’est pour glorifier la monarchie et bétonner la couronne.

On chassa aussi les traces allemandes

On a depuis lors oublié tout ça. “ Combien de Belges connaissent aujourd’hui Léopold II ? Et il y en a probablement encore moins qui savent qui il était et ce qu’il a fait ”, interroge Laurence van Ypersele. Quoi qu’il en soit, les symboles ont néanmoins une force et c’est cela qui fait polémique. L’historienne le reconnaît. “ Dans l’espace public, on est effectivement dans le mémoriel. Voir se dresser “ le grand bâtisseur ” est émotionnel ”, reconnaît l’experte.

Alors que faire à présent ? “ Je comprends le combat mené contre cette glorification. Soit on ajoute une plaque qui permet de réexpliquer la vérité historique. Soit on met les statues dans les musées pour permettre une explication. Mais je m’oppose à ce qu’elles soient détruites. On ne peut pas supprimer de notre culture une partie de notre passé. Il faut les garder, au moins dans les archives. On peut regretter la colonisation – et je la regrette en tant que personne du 21e siècle. Mais une œuvre d’art est avant tout polyphonique : chacun peut se la réapproprier. Il faut aujourd’hui réfléchir sur le patrimoine dont nous sommes les héritiers. ” Et ce patrimoine peut – doit?– pouvoir évoluer. Les traces mémorielles sont multiples et nombreuses dans l’espace public mais elles sont aussi amenées à évoluer. Comme après la guerre 14-18 lorsqu’on supprima toute référence à l’Allemagne dans les noms de nos rues.

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