Comment la mort de George Floyd a créé un séisme mondial

En deux semaines, le décès d’un Afro-Américain a déclenché des manifestations antiracistes dans le monde entier. S’il n’a pas été le premier à subir des violences policières aux USA, son cas a cette fois provoqué un large écho tout autour du globe. Ce qui n’est en fait pas si étonnant.

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Les moments où la planète parle d’une seule voix sont rares. Les manifestations de ces derniers jours ont toutefois réussi cet exploit et le Covid-19 ne les ont pas empêchées. De Tokyo à Montréal en passant par Sydney et Paris, des personnes ont appelé les autorités à réagir pour contrer un racisme systémique, notamment au sein des forces de police. Mais pourquoi la mort de George Floyd le 25 mai a-t-elle créé une telle mobilisation, là où tous les cas de violences policières aux États-Unis n’ont eu qu’un impact limité? Pour les experts se préoccupant des questions de racisme, cette solidarité mondiale était pourtant prévisible.

Un mouvement toujours plus grand

La situation actuelle est en réalité la conjonction de différents facteurs. Il y a une superposition d’éléments historiques et d’autres plus nouveaux. Pour les premiers, il y a évidemment le mouvement antiraciste afro-américain qui joue un grand rôle. «Les tensions s’accroissent toujours, comme ces dernières années avec la constitution du mouvement Black Lives Matter en 2013. Mais après tous les incidents, la minorité noire ne perçoit pas d’améliorations dans la vie quotidienne et elle continue de se faire entendre», explique Andrea Rea, sociologue à l’ULB.

Ce dernier note aussi qu’une nouvelle stratégie de contestation est née ces dernières années. «L’optique est maintenant aussi de conscientiser les Blancs sur le fait qu’ils ont des privilèges et que leur attitude, même lorsqu’elle est antiraciste, dénote des privilèges. Le but n’est plus seulement de se montrer comme étant des victimes. C’est nouveau et cela participe à l’élargissement du mouvement, d’où les pancartes « White Privilege » vues hier sur la place Poelaert», analyse-t-il.

D’autres nouveaux facteurs ont également contribué à une propagation mondiale des manifestations, comme les cite Patrick Charlier, co-directeur de l’Unia: «Aujourd’hui, grâce aux réseaux sociaux, les abus policiers sont largement diffusés. Cela rend visible une réalité auparavant niée. Il y a aussi le caractère particulièrement violent de la mort de George Floyd et le sentiment d’impunité face à un énième cas. Ici, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase», dit-il.

Une seule lutte pour des situations diverses

Ce qui joue aussi dans l’amplitude mondiale de cette contestation, c’est le croisement d’une réalité, américaine, avec celles d’autres pays. La mort de George Floyd trouve son écho ailleurs avec d’autres cas à l’étranger. En Belgique, les manifestants se souviennent des décès de Mehdi et Adil, en France c’est l’affaire Adama Traoré qui revient en force. Le Japon aussi s’y retrouve avec l’histoire d’un Kurde brutalisé par des forces de police. C’est ce qu’Andrea Rea désigne comme une «association de situations similaires». Forcément, les pays avec une minorité noire importante se mobilisent particulièrement.

D’autres facteurs locaux participent à cette mobilisation planétaire. Patrick Charlier parle ainsi de la «polarisation de la société, notamment visible avec Trump, Bolsonaro ou Modi en Inde». «Clairement, l’administration Trump ne fait rien pour calmer le jeu», complète Andrea Rea. Mais les pays qui ne sont pas gouvernés par de tels présidents ne sont pas non plus épargnés. «Même si c’est l’objet de controverses énormes, il y a aussi en Europe du racisme systémique. En France, les habitants des DOM-TOM, qui sont français depuis toujours, vivent une discrimination post-coloniale. En Belgique, les populations noires revendiquent la reconnaissance du fait colonial belge, d’où le focus sur Léopold II», rappelle Andrea Rea.

Enfin, les lieux où se déroulent les manifestations sont importants, même s’il ne faut pas oublier les contraintes dues au coronavirus. À chaque fois, l’endroit est un symbole de ce qui est dénoncé, ce qui est parfaitement visible lorsque cela se déroule devant l’ambassade américaine. «Dans plusieurs pays, comme la Belgique, c’est devant le palais de justice. Dans d’autres, ce sont devant les bâtiments de la police, comme à Montréal. En France, des lieux typiques de contestation ont pu servir ces derniers jours. Cela dépend vraiment d’un pays à l’autre. Aux États-Unis, les manifestations à Washington montrent que ce n’est pas seulement la police qui est visée mais aussi le sommet de l’État», remarque Andrea Rea.

Mais selon ce dernier, il ne faut pas oublier que ce qui a vraiment permis cette propagation mondiale, ce sont les réseaux sociaux qui permettent une diminution de la distance sociale. «On a pu voir hier qu’il n’y a pas eu d’affiches pour manifester et que la mobilisation s’est peu faite dans les médias. Ce qui a permis cela, ce sont les appels sur les réseaux sociaux, notamment via la page de « Black Lives Matter »», conclut-il.

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