Les Belges ont massivement renoncé aux soins non-Covid

Comme un Belge sur cinq, Maxime a renoncé à consulter un médecin durant le confinement. Pour lui, hormis un inconfort de vie supplémentaire, la situation n'est pas dramatique. Pour d'autres, comme les victimes de cancer, les conséquences pourraient être graves. En fin de compte, c'est la santé globale des Belges qui serait détériorée.

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Depuis des mois, Maxime, un Bruxellois de 27 ans, souffre d’un problème de digestion chronique. Suivi par son médecin, avant le confinement, il a déjà tenté plusieurs compléments alimentaires et médicaments. Rien ne fonctionnait. Fin mars, il a alors rappelé sa généraliste qui a suggéré que son problème de santé était probablement accentué par le stress. Elle lui a alors conseillé d’acheter un autre produit en pharmacie : du Dogmatil 200. Sans lui donner d’ordonnance alors qu’il en fallait une. Pour la double peine : le médicament contenait du lactose. Or Maxime y est intolérant. Il est donc rentré à la maison sans solution. Il aurait pu rappeler sa généraliste, insister pour une consultation en face-à-face ou au moins lui demander une alternative au Dogmatil 200. Il ne l’a pas fait. « La situation m’a fatigué… La généraliste est âgée et craignait probablement d’être contaminée. Elle ne m’a pas ouvertement dit de prendre mon mal en patience, mais je l’ai pris comme tel. Je vis avec ce problème depuis des mois… Je peux encore patienter un peu… même si ça devient doucement insupportable« , confie-t-il.

Sandy Tubeuf, économiste de la Santé à l’UCLouvain, a étudié avec ses collègues Jeroen Luyten (KULeuven) et Dominique Vanpee (UCLouvain) le renoncement aux soins durant la période de confinement. Moustique a pu consulter les premiers résultats en primeur. La chercheuse est formelle : le cas de maxime n’est pas isolé. Certains Belges connaissent au contraire des situations bien plus inquiétantes. Durant le confinement, les sondés ont le plus renoncé aux soins de spécialistes (48,8 %), aux soins dentaires (38,7 %), aux soins paramédicaux comme la kiné ou la logopédie (33,6 %) et aux visites chez le généraliste (19 %). Plus interpellant encore : près de neuf personnes sur dix (87,5 %) n’ont pas pu faire un examen médical (prise de sang, test de dépistage, imagerie médicale) qui avait été planifié avant le confinement. Les trois quarts d’entre eux n’ont pas postposé le rendez-vous à une date ultérieure.

Moins de dépistages contre le VIH ou le cancer

Dans l’enquête universitaire, les témoins évoquent parfois des soins extrêmement sérieux. Certains auraient renoncé à réaliser des tests de dépistage contre le VIH ou n’auraient pas postposé un rendez-vous chez l’oncologue ou le cardiologue, ou pour une mammographie. Or plus le diagnostic traîne, plus la guérison est contraignante. Les deux principales raisons avancées sont les suivantes : soit ils ont préféré attendre de voir s’ils allaient mieux, soit le médecin leur a demandé de ne pas venir. « Certains nous disent avoir dû arrêter un traitement, car il était, par exemple, à base d’Ibuprofène or le médicament était déconseillé en période de coronavirus, atteste Sandy Tubeuf. Donc des malades ont à la fois dû renoncer à voir leur médecin et ont dû cesser certains traitements. » Une personne sur cinq déclare avoir vu son état de santé se détériorer. « On ne parle pas de personnes qui ont développé des problèmes de santé mentale, mais de ceux qui ont manqué de soins », précise-t-elle encore.

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Ce manque de soin durant le confinement aura probablement des conséquences difficiles à récupérer. “Des personnes présentent des changements, une masse dans le sein, un ganglion dans le cou qui suggèrent une infection et se réfèrent d’habitude à leur médecin ou un spécialiste. On peut diagnostiquer un cancer suite à ces symptômes. Le risque que le diagnostic soit fait tardivement existe. Une personne pourrait donc venir avec des tumeurs plus avancées à sa première consultation”, s’inquiétait déjà fin avril dans Moustique, le docteur Ahmad Awada, oncologue à l’Institut Jules Bordet et membre de la plateforme All.Can Belgium qui réunit des médecins spécialistes, des experts de la santé et des industriels pharmaceutiques. Les professionnels de la santé vont ainsi voir venir en consultation des personnes avec un état de santé dégradé du fait de la crise sanitaire actuelle.

La problématique du renoncement aux soins n’est derrière nous. Les chiffres de Sandy Tubeuf sont clairs : la moitié (48,9 %) des sondés ne consulterait en personne que s’ils jugent le problème de santé sévère et 10,1 % le feraient uniquement par téléphone. 6.2 % ne consulteraient pas du tout, peu importe leur problème. Maxime, en l’occurrence, n’a toujours pas repris contact avec son médecin. « Le temps passe vite et j’ai l’impression que tout n’est toujours pas rétabli. On apprend à vivre avec la douleur… C’est horrible à dire, mais c’est une réalité », pose-t-il fataliste.

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Pas tous égaux face aux soins

Les interrogés sur base volontaire via le site de l’UCLouvain (l’enquête se poursuit, vous pouvez y participer) sont essentiellement des femmes (74,2 % ) d’un âge moyen de 48 ans. Leur niveau d’éducation est assez élevé puisque huit sur dix ont un diplôme de l’enseignement supérieur. « Or le constat est déjà celui-là. Qu’est-ce que ça signifie pour les gens plus âgés et plus pauvres qui historiquement consomment moins de soins ?, interroge la chercheuse. Cette étude met en lumière le fait que d’ordinaire, seule les raisons financières et l’éducation dissuadent les gens de consulter. Désormais, il y a d’autres causes comme la peur de tomber malade ou celle de déranger. Parfois, le médecin lui-même a demandé au patient de ne pas venir. »

Sandy Tubeuf craint aussi des conséquences plus globales. Elle termine : « La population belge pourrait ressortir en moins bonne santé durant 12 à 18 mois. Reprenons l’exemple des cancers qui n’ont pas été dépistés au cours de ces trois derniers mois. Je ne suis pas certaine qu’on aura la capacité de tous les honorer rapidement, car il faudra dépister ceux qui doivent normalement l’être et rattraper le retard. Or les hôpitaux ne tournent toujours pas à plein régime….« 

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