Au Brésil, quatre crises pour un virus

Le Brésil est le nouvel épicentre de la pandémie de Covid-19. A la crise sanitaire exacerbée par le président « coronasceptique » Jair Bolsonaro s'ajoutent un chaos politique et un désastre écologique et culturel.

Un militant anti-Bolsonaro, Brasilia, 21 mai - AFP

« Une grippette », une « hystérie » née de l’imagination des « médias », un « comunavirus » résultant d’un complot communiste. Le président brésilien d’extrême-droite Jair Bolsonaro n’entend pas arrêter son pays pour si peu. Il continue d’ailleurs à prendre régulièrement des bains de foules tout en fustigeant les gouverneurs régionaux, les médias, ses ministres de la Santé et son ministre de la Justice démissionnaires, les écologistes et les Chinois.

Au Brésil, les chiffres ne veulent pas dire grand-chose. Officiellement, on dénombre 440.000 personnes infectées par le Covid-19 et 26.000 décès. C’est la deuxième nation la plus touchée au monde après les Etats-Unis et ces chiffres augmentent plus rapidement qu’ailleurs. Mais selon les chercheurs du collectif Covid 19 Brasil (qui réunit des chercheurs et épidémiologiste issus des différentes universités du pays), ces chiffres doivent être multipliés par 15. Alors que l’Université de Washington prédit au moins 200.000 morts aux USA, le pays ayant le taux de contagion le plus élevé de monde, d’ici août, le pic de l’épidémie, au Brésil, ne devrait être atteint qu’en juin.

Bain de foule en plein coronavirus pour Jair Bolsonaro - AFP

Ce pays gigantesque de 8,5 millions de km2 et 200 millions d’habitants avait pourtant des atouts pour faire face à l’épidémie : une industrie pharmaceutique solide, des hôpitaux spécialisés dans les épidémies et maladies tropicales et un système de santé universel gratuit. Mais voilà, les dénis répétés du président, la corruption et l’importance de l’économie parallèle ont sapé le travail des Etats de vouloir instaurer un confinement. Résultat, le système de santé est en train de s’écrouler. En Amazonie, il a déjà craqué depuis plusieurs semaines…

Déforestation accélérée et menace de disparition de peuples indigènes

Il y a deux zones particulièrement touchées : les favelas des grandes villes et l’Amazonie. Le centre de l’épidémie se trouve à Manaus, plus grande ville de la région amazonienne. Selon les observateurs, il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, le coronavirus est arrivé juste après la saison des pluies, période où les problèmes respiratoires sont fréquents parmi la population ; ensuite, le système de santé de Manaus est sous-financé et sous-équipé ; enfin, les élites politiques locales ne jouissent pas d’un degré de confiance élevé – instaurer un confinement s’est avéré impossible, surtout quand le président du pays assène le contraire. De toute manière, avec 43% de la population de la région ne disposant pas d’eau pour se laver les mains…

De Manaus, le virus s’est propagé dans les coins les plus reculés de la forêt, jusqu’au Pérou voisin (lui aussi durement touché). Il menace également les populations indigènes qui vivent dans la forêt. Ils sont aujourd’hui 800.000 à vivre à l’opposé du mode de vie « moderne ». Que fait le président Bolsonaro pour les protéger ? Il accélère la déforestation ! Ainsi, en mars, le déboisement en Amazonie a augmenté de 30 % par rapport à 2019, en raison d’une réduction des patrouilles de la police environnementale depuis les débuts de l’épidémie. Une déforestation « illégale », mais soutenue en catimini par le gouvernement dont la politique « depuis le début consiste à encourager ceux qui détruisent illégalement la forêt », selon l’ONG écologique Institut Socioambiantal. Bolsonaro a par ailleurs ratifié en décembre 2019 une mesure facilitant son exploitation.

Amazonie - AFP

La situation en Amazonie est telle que le chef Raoni, 90 ans, a lancé un appel aux dons en avril afin d’aider les populations indigènes à faire face au Covid-19. Un appel, non pas au gouvernement brésilien, mais aux particuliers occidentaux et aux ONG : « Nous avons besoin d’être ravitaillés en denrées alimentaires basiques, en produits d’hygiène, en médicaments et aussi en combustible pour pouvoir les acheminer» jusqu’aux communautés indigènes, a-t-il déclaré dans une vidéo diffusée par l’ONG française Planète Amazone, qui orchestre la campagne de dons. « Sans votre aide, les peuples indigènes du Brésil ne pourront faire face à cette terrible maladie ». C’était la dernière apparition du chef emblématique avant de se confiner.

Quelques jours plus tard, c’est vers la militante écologique Greta Thunberg que le maire de Manaus Arthur Virgílio Neto s’est tourné : « Nous avons besoin d’aide. Nous devons sauver les vies des protecteurs de la forêt touchés par le coronavirus », lui demandant « d’user de son influence pour aider l’Amazonas ». C’était il y a près de trois semaines.

Amazonie - AFP

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