Les jeunes d’Anderlecht et la police : « une relation exécrable depuis des années »

Pour comprendre ce qui a poussé le jeune Adil, 19 ans, décédé après une course-poursuite avec la police, à fuir pour échapper à un contrôle, il faut comprendre le vécu des jeunes des quartiers défavorisés d’Anderlecht. Marc de Koker, directeur d’une AMO, nous donne son ressenti après des années sur le terrain.

La police lors des émeutes du week-end dernier

Il y a plus d’une semaine désormais, Adil, 19 ans, est décédé dans une course-poursuite avec la police. Alors qu’il roulait en scooter avec un ami, des policiers ont voulu les contrôler « parce qu’ils ne respectaient pas les mesures de distanciation », selon leurs dires. Les deux motards se sont alors enfuit. Fuite qui a mené à l’accident fatal, quai de l’Industrie.

« Il est évident que ce sont les jeunes qui ont le plus de difficultés à rester cloîtrés entre quatre murs en cette période de confinement, surtout lorsqu’il s’agit de vivre à 5 ou 6 dans des appartements minuscules. C’est eux qui circulent donc le plus dans l’espace public et ce sont ceux qui sont le plus souvent contrôlés par les policiers », commente Marc de Koker directeur de l’AMO Rythme, un service d’aide aux jeunes en milieu ouvert qui travaille notamment sur Anderlecht. « Dès le départ, un jeu de chat et de souris s’est instauré entre eux, c’est logique. »

Mais pour comprendre pourquoi ces jeunes ont préféré s’échapper et prendre des risques plutôt que de se laisser contrôler, selon cet acteur de terrain, il faut comprendre la situation globale des quartiers, souvent défavorisés, dont ils viennent et où ils seraient laissés pour compte.

 « On ne leur donne aucune place ni dans la société, ni la vie professionnelle, ni à l’école où on les parque en section professionnelle. La scolarité n’a aucun sens pour eux, ni pour les enseignants de ces quartiers. Il y a autant de décrochage des deux côtés. L’école ne fait pas son boulot et on se retrouve parfois à accueillir des « jeunes » de 30 ans, avec des problématiques de mineurs, d’un premier degré absolu, sans maîtrise de quelconque esprit critique ou de décodage que ce soit. »

Des abus côté police

Mais du côté des forces de l’ordre, il y a aussi, selon lui, parfois des dérives.

« La relation entre la police et ces jeunes est exécrable », affirme-t-il. « Je ne veux pas leur lancer la pierre, mais il y a un certain nombre de policiers au comportement étonnant et même peu respectable. Pas tous évidemment, mais il y en a. Au lendemain des attentats, j’en ai vu s’amuser à contrôler tous les jours les mêmes jeunes sur le chemin de l’école. Alors il ne faut pas s’étonner que ces ados de 14 ans saturent et jouent la provocation. C’est au policier, l’adulte, d’adopter l’attitude la plus responsable. Certains parents m’ont dit qu’ils ont même peur de laisser sortir leurs enfants de primaire parce qu’ils sont aussi régulièrement interpellés. »

Les émeutes en réaction au décès d’Adil n’ont donc, pour Marc de Koker, aucun rapport avec cette période de confinement. « Les précédentes émeutes, même en 95 ou en 2000, c’était déjà à Anderlecht. Et leur situation est encore pire qu’avant. Ce sont des jeunes qui ne croient plus en la possibilité de s’intégrer, parce qu’on ne la leur donne pas. Ils souffrent du délit de sale gueule et de xénophobie. Ils ne sont pas révoltés, mais complètement désaffiliés de la société. Et ça, c’est plus dangereux qu’une révolte. Parce que bien canalisée, elle peut aboutir à quelque chose. Avec une désaffiliation sociale, on part dans toutes les directions, plus rien n’a de sens. »

Face à ce constat, qui ne va pas en s’améliorant avec les années, le directeur de l’AMO Rythme est inquiet pour la suite de cette crise sanitaire.

« Je me demande comment va se passer le déconfinement. Je ne pense pas qu’on retournera à la normale du jour au lendemain. Cette période va laisser des traces. Et puis, beaucoup de ces jeunes sont de religion musulmane et le ramadan va bientôt commencer. C’est une période où c’est culturel de se réunir, se retrouver et fêter après le jeune et le coucher du soleil. Je ne sais pas ce comment ces familles vont réagir et comment les autorités communales et la police font gérer ça. Je ne sais vraiment pas ce que ça va donner.»

Sur le même sujet
Plus d'actualité