Ménopause: « Excusez-moi, j’ai une bouffée de chaleur”

C’est une période de la vie souvent tue et parfois moquée. Mais le tabou est en train de se fissurer. Va-t-on enfin laisser aux femmes le droit de vieillir tranquilles?

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Anne a été ménopausée à 48 ans de façon sporadique. Vers 50 ans, elle n’a plus eu de règles du tout. Elle a commencé à avoir des bouffées de chaleur telles que ses draps en étaient trempés. “Mon corps a changé. J’ai pris du poids. Je n’ai plus de taille. Si je mange moins, je maigris de partout, sauf de là”, gémit-elle doucement. “Et puis, je n’ai plus de libido. On s’y habitue, mais c’est horrible et vraiment pas cool pour mon partenaire.” Anne a dû aussi se faire opérer pour un relâchement musculaire avec une descente des organes génitaux qui entraînait des pertes d’urine. Elle marque un temps d’arrêt. “Mais le pire, c’est mon odeur corporelle qui a changé.” Anne a vu le médecin. Elle lui a demandé combien de temps tout ça allait durer. Il lui a dit que cela pouvait durer tout le reste de la vie. 

Marie a 51 ans. Il y a un an, sa gynécologue a décidé qu’elle devait arrêter la pilule. “Je la prenais depuis trente ans. Dès l’arrêt, j’ai éprouvé un tas d’effets bizarres mais surtout j’ai commencé à perdre mes cheveux par paquets. C’était dû à la chute d’oestrogènes. J’étais paniquée. J’ai voulu reprendre la pilule. Ma gynécologue a trouvé que c’était un caprice esthétique. Elle n’a eu aucune écoute. Mais moi je ne veux pas être chauve à 55 ans.” Marie cherche une solution et reprend la pilule en attendant, même si c’est dangereux pour sa santé.

Anne et Marie ont accepté de se confier, sous le couvert de l’anonymat. Elles sont apparues déboussolées par ce qui leur arrivait. Elles ne sont pas les seules. Trois femmes ménopausées sur cinq perçoivent la ménopause comme une période passagère alors que cette dernière représente pas moins d’un tiers de la vie de toute femme. Près d’une femme sur deux déclare ne pas avoir agi après avoir constaté un arrêt des menstruations durant une période supérieure à trois mois. Pourtant, près de quatre femmes sur cinq se plaignent de symptômes affectant leur qualité de vie. Voilà ce que révèle l’enquête menée par la Société belge de la ménopause qui propose désormais des “ménopauses-cafés” afin d’informer de manière détendue, autour d’un thé et d’un petit cake.

La ménopause apparaît en effet comme un grand moment de solitude. La plupart des femmes n’en parlent pratiquement qu’à une personne, leur gynécologue qui répond presque invariablement à leurs angoisses qu’elles doivent accepter leur âge. Et puis, c’est tout. “Chacune se démerde seule avec ça. Et l’idée véhiculée par notre société, c’est que quelque chose s’arrête plutôt que quelque chose continue mais autrement”, déplore Caroline Safarian, qui met en scène la pièce Ménopausées. Pour recueillir les témoignages, la metteuse en scène a demandé aux femmes ce qu’on leur avait dit la première fois qu’elles avaient eu leurs règles. À toutes, on a répondu qu’elles devenaient une femme. “Alors, quand on n’a plus ses règles, qu’est-ce qu’on devient?”, interroge Caroline Safarian. Silence, gêne, non-dits. “Essayez donc d’arriver au bureau et d’annoncer à la cantonade: “Excusez-moi, j’ai une bouffée de chaleur”.

La ménopause, dans les représentations, est associée à une dévalorisation du côté féminin”, explique Cécile Charlap, sociologue à l’université de Lille, qui consacre un livre à la question, La fabrique de la ménopause. “D’un point de vue médical, c’est décrit comme une déficience hormonale, un risque de cancer et de dégénérescence. La ménopause est associée à une perte de féminité parce que cette dernière est associée à la fécondité. Le vieillissement est dès lors plus péjoratif pour une femme que pour un homme.” Les femmes vieillissent et les hommes mûrissent, disait Simone Signoret.

Une société secrète

La recherche précédente de Cécile Charlap était consacrée aux femmes dans la franc-maçonnerie. Elle avoue qu’elle a eu moins de difficultés à recueillir des témoignages de franc-maçonnes que de femmes ménopausées. “La ménopause est plus secrète qu’une société secrète. Et quand les femmes en parlent, la plupart s’en tiennent aux sautes d’humeur et aux bouffées de chaleur. Elles parlent des symptômes, mais elles n’ont pas de mots pour dire quoi que ce soit d’autre.

Elle a aussi pu constater que, suivant le milieu social, on vivait la ménopause autrement. Dans les milieux populaires, c’est l’objet de blagues et les femmes racontent de manière parfois très vivante comment leur corps se transforme. Dans les catégories supérieures, les épouses n’en parlent même pas à leur mari. “Les femmes se sentent devenir invisibles. Et cette dépréciation du corps féminin plus âgé est vécue comme une violence, explique Cécile Charlap. Et puis, si la perte de la capacité à enfanter est généralement bien acceptée par les femmes de plus de cinquante ans, lorsque la ménopause arrive dans la quarantaine, elles la vivent comme une perte. Les femmes restent enfermées dans des questions de reproduction.

Selon les cultures, la ménopause peut être très valorisée ou tout le contraire. “En Asie, où la ménopause est bien vue, les femmes n’ont aucun symptôme. Chez nous, avec notre culture du jeunisme, le moment de la ménopause est très mal vécu. C’est un moment compliqué pour 80 % des femmes”, constate Caroline Safarian. Pourtant, l’arrêt brutal de la libido, par exemple, n’est pas universel. Pour certaines femmes, c’est tout l’inverse. Elles accèdent à une sexualité d’une intensité jamais explorée auparavant. Des femmes peuvent aussi vivre ce moment comme une libération. Dans Ménopausées, qui traite avec tendresse et drôlerie le sujet, une femme jubile en faisant les comptes de ce que ses tampons, bandes hygiéniques et visites chez le gynécologue lui ont coûté. En réalité, il y aurait autant de manières de vivre sa ménopause que de femmes.

Dans certaines cultures, la femme ménopausée, débarrassée de sa fécondité, peut accéder enfin aux fonctions de pouvoir en étant l’égale des hommes. “Les représentations de la ménopause ne sont pas universelles. En Occident, ça a aussi évolué. Cela n’existait pas avant le XIXe siècle. Le mot “ménopause” a été inventé par un médecin à cette époque. On était alors dans une médecine des humeurs et on pensait que la femme n’avait plus assez de forces pour évacuer le sang, détaille Cécile Charlap. À partir du XXe siècle, la ménopause va être hyper-médicalisée. Avec l’industrie pharmaceutique, elle sera considérée comme une carence qu’il faut combler par une prise d’hormones.

Aujourd’hui, le tabou se fissure, la parole se libère. “Quelque chose est en train de bouger et de s’ouvrir, particulièrement en Belgique, constate la sociologue française. Vous avez les ménopauses-cafés. Il y a cette pièce de théâtre. Deux associations se sont aussi créées en France ces derniers mois, mais vous êtes en avance.” L’industrie commence aussi à s’adapter. Les égéries d’une marque comme L’Oréal, dans les années nonante, avaient toutes vingt ans. Aujourd’hui, il y a Jane Fonda. Les femmes qui ont la cinquantaine et plus aujourd’hui sont la première génération à avoir rejoint massivement le marché du travail. Elles ont de l’argent et les
marques commencent à leur parler. Une évolution positive? “On ne laisse jamais les femmes tranquilles. On ne leur donne pas le droit de vieillir”, dénonce Caroline Safarian. Anne, elle, qui est du genre coquette, est désormais mal dans sa peau. Pour la première fois de sa vie, elle a commencé à voir un psychologue. “56 ans, ce n’est pas jeune, mais ce n’est pas vieux non plus. Ce n’est vraiment pas marrant.

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