Si la langue n’est pas neutre, c’est aussi à cause des dictionnaires

Les biais particuliers du Larousse dans la féminisation de certains termes renvoient aux choix idéologiques que font nos dictionnaires, et qui définissent la société.

pisit-heng-fqvadxma524-unsplash

Guerrière, nom féminin. « Jeune fille, jeune femme qui revendique avec agressivité et violence sa place dans la société. Militante infatigable de la cause féminine ». Une description étonnante issue du Larousse en ligne pour quiconque s’imaginait qu’il s’agissait en réliaté du pendant féminin de « guerrier », une « personne qui fait la guerre ». Depuis plusieurs jours, certaines définitions du célèbre dictionnaire sont déterrées des tréfonds de son site en ligne, et pointées du doigt pour leur caractère sexiste. On y découvrait ainsi encore jusqu’il y a peu qu’une « présidente » était la « femme d’un président », de même qu’une ambassadrice l’épouse d’un ambassadeur. Petite promotion pour la boulangère, qui est quant à elle la « femme d’un boulanger, qui travaille à la boutique ». Depuis, le site du Larousse a supprimé les pages de certaines définitions, les remplaçant par des versions plus neutres, où la même fonction renseigne les deux genres.

dictionnaire
©Capture d’écran

L’« incident » est néanmoins l’occasion de réaliser que les dictionnaires ne sont pas des sources neutres. « Il n’y a pas un dictionnaire, mais des dictionnaires, faits par des gens différents, qui font des choix différents. Des choix éditoriaux, mais aussi idéologiques et politiques. (…) Quand le dictionnaire de l’Académie n’accepte pas le mot ‘chirurgienne’, alors qu’il accepte bien ‘pharmacienne’, c’est un choix politique. Quand le Robert décide d’inclure le mot ‘transphobie’ dans son édition de 2020, c’est aussi un choix politique », analyse la linguiste, stylicienne et enseignante chercheuse française Laélia Véron, dans son podcast « Parler comme jamais ». Ces lexiques sont traversés, comme toutes les œuvres, par des questions de société, comme le prouvent ces définitions qui varient d’un dictionnaire et d’une époque à l’autre. Le podcast déterre d’ailleurs d’autres biais du Larousse, comme cette définition de la femme datant du 19ème et qui la décrit comme « ayant une constitution proche de l’enfant » et étant « naturellement faite pour le mariage ».

Le cas emblématique de l’« autrice » 

« Ce qui illustre le plus les choix politiques que doivent faire les lexicographes, c’est la question des mots qu’on choisit ou pas d’inclure dans les dictionnaires et le sens qu’on donne à ces mots — leur définition », nous apprend Laélia Véron. « Et les termes qui font débat, ce sont souvent les mots féminisés ou qui renvoient au sexisme, à la domination masculine. Quand on parle d’autrice, par exemple, ou de féminicide, on nous répond souvent d’arrêter d’inventer des mots qui n’existeraient pas ». Pourtant, le mot « autrice », féminin d’« auteur », existe bel et bien depuis des siècles, assure la chercheuse et metteuse en scène française Aurore Évain, qui a publié un essai sur le sujet en s’appuyant sur un corpus de 150 occurrences des termes « auctrix » et « autrice » entre le Ier et le XXIe siècle. Les premières références au terme en lien avec les arts et la littérature ont lieu dès le Xème siècle, « sous la plume et le pinceau de femmes artistes, qui sont aussi trois religieuses et mystiques célèbres dans les milieux savants de leur temps : Hrotsvitha de Gandesheim, première dramaturge en Europe, et Hildegard de Bingen », y lit-on.

Ce n’est que plus tard, au cours du XVIIème siècle, que la guerre contre les « autrices » a lieu. « Tandis que son emploi en littérature et dans l’usage courant poursuit son essor, du côté des grammairiens et de certains lettrés l’opposition à ce féminin se durcit. Car l’enjeu est de taille : alors que ce siècle assiste à ‘la naissance de l’écrivain’, que l’institutionnalisation de la langue et la professionnalisation du champ littéraire ouvrent les portes à l’ascension sociale, l’éducation féminine se développe et une nouvelle génération de femmes de lettres fait son apparition ». Pour contrer ces aspirations un peu trop égalitaires, le mot sera finalement banni sous l’impulsion de Jean-Louis Guez de Balzac… un écrivain. La langue change, évolue, mais est aussi sujette à une certaine pression idéologique — la réintégration actuelle de « autrice » en est la preuve, au même titre que sa disparition à l’époque. Quoi qu’il arrive, elle n’est certainement pas neutre.

Sur le même sujet
Plus d'actualité