Le paradoxe des enfants soldats : victimes et bourreaux, même en Belgique

À l’occasion de la journée internationale contre l’utilisation des enfants soldats, la Belgique se positionne fermement au Conseil de Sécurité de l’ONU à travers la présence du roi Philippe. Reste que la problématique est complexe et que confrontée au sujet, la Belgique nage en plein paradoxe.

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Le roi Philippe à la barre du Conseil de Sécurité de l’ONU, c’est un fait rare. Ce qui l’y amène ne l’est en revanche malheureusement toujours pas. Le souverain était en effet attendu ce 12 février à la tribune de la branche armée des Nations unies pour souligner l’engagement de la Belgique dans la protection des enfants soldats. À l’heure  actuelle, 250 000 à 300 000 mineurs sont encore enrôlés dans un conflit armé. « Des chiffres relativement stables », analyse Véronique Cranenbrouck, cofondatrice de WAPA, une association pour la réinsertion d’ex-enfants soldats. Les dernières statistiques disponibles font néanmoins état de 50 000 nouveaux enfants recrutés en 2018, preuve que la problématique est encore et toujours vibrante d’actualité. Raison pour laquelle, sans doute, la Belgique en a fait la priorité de sa présidence du Conseil de Sécurité de l’ONU.

« La Belgique est très active sur la question des enfants soldats. Ce n’est pas un sujet oublié des nos institutions », explique Véronique Cranenbrouck. « Elle travaille notamment beaucoup sur l’aspect juridique, pour empêcher le recrutement d’enfants, et le monitoring qui permet de définir l’ampleur du phénomène. Par contre, celle plus délicate de leur réinsertion reste encore trop mise de côté », estime-t-elle. Et WAPA en sait quelque chose, puisque c’est le quotidien de l’ASBL belge : financer des projets de réinsertion d’ex-enfants soldats, souvent dans des pays oubliés de l’actualité. Présente en Colombie, en Ouganda ou encore au Sri-Lanka, où la guerre civile est terminée depuis une décennie, WAPA y développe des projets en collaboration avec les associations locales.

Multi-facettes

Mais le sujet est bien plus complexe que le « simple » fait de devoir récolter des fonds, dévoile Véronique Cranenbrouck. « Elle touche tout un tas de composantes différentes : l’éducation, les conflits, l’armement, les droits des enfants, la famille, etc. Cette problématique polarise beaucoup de questions autour d’elle. Un exemple très simple, c’est la nécessité pour tous les enfants d’avoir des papiers légaux — une carte d’identité, par exemple. Dans les groupes armés, le fait qu’ils n’aient pas de papiers est utilisé comme une excuse : ils ne « savaient pas » quel âge avaient ces enfants engagés dans le conflit », expose celle qui se rend régulièrement sur le terrain pour observer les problèmes rencontrés par les principaux intéressés. Et force est de constater qu’il est compliqué d’élaborer un programme « idéal » pour leur venir en aide, qui « toucherait en même temps à leur éducation, leur santé, leur famille, leur identité, leur avenir professionnel, etc. ».

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Cette ancienne enfant-soldat vient de terminer sa formation en boulangerie. ©FLORENT VERGNES/AFP

D’autant que les enfants-soldats constituent un public particulièrement fragilisé : « Ils portent des séquelles physiques et psychiques. C’est tout un travail de résilience qui doit être fait avec ceux qui ont vu et parfois même commis des horreurs. Dans certains groupes armés, on utilise des drogues ou de l’alcool pour les soumettre : certains sont donc aussi dépendants à des substances. Des jeunes filles ont été utilisées comme « femmes de commandants » et violées. Au niveau psychologique, c’est donc très, très lourd ». Leur situation est compliquée à plusieurs niveaux, mais plus encore parce ce qu’ils représentent est paradoxal : ces enfants soldats sont à la fois victimes et bourreaux.

Les enfants de Daesh, pas logés à la même enseigne

Embrigadés, souvent sous la pression, ils ont été amenés à commettre des atrocités. Ils n’en restent pas moins des enfants, avec des droits, dont ceux d’être protégés et de (re)partir les mêmes chances qu’autrui. « D’un point de vue juridique et légal, c’est une question qui a besoin d’être constamment défendue. Jusqu’à présent, ici en Belgique, on estimait que les enfants soldats étaient des victimes. Maintenant qu’on est confronté à des jeunes mineurs recrutés pour aller faire le djihad en Syrie et en Irak, on n’a plus envie de les considérer comme enfants soldats ou comme des victimes », expose la cofondatrice de WAPA.

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En 2016, ce groupe d’enfants soldats a été libéré de la Faction Cobra dans le Sud-Soudan. ©Charles Atiki Lomodong/AFP

Car le roi se présente aujourd’hui devant le Conseil de Sécurité en sachant que la Belgique elle-même est embourbée dans une situation délicate, avec toujours des dizaines de Belges sur le sol syrien. Et certains s’y sont rendus après avoir été approchés par des recruteurs de Daesh alors qu’ils étaient encore mineurs. Pour l’association, « si ce n’est pas à nous de décider s’ils doivent répondre de leurs crimes ou pas, il est important de reconnaitre qu’il y a eu endoctrinement, recrutement. Pourquoi auraient-ils droit à un autre statut que des enfants recrutés par la LRA en Ouganda ou les Tigres tamouls au Sri-Lanka ? La législation est très claire : si on a été recruté à moins de quinze ans dans certains textes et moins de 18 ans dans d’autres, on est considéré comme un enfant-soldat et on a droit à ce statut de victime ».

Certains jeunes belges n’ont quant à eux pas eu d’autre choix que celui de suivre leurs parents. D’autres encore sont nés sur le territoire syrien à la suite de leur départ pour l’État islamique. Même sans n’avoir commis personnellement aucun crime, leur retour en Belgique — dicté par la Convention de Genève sur la protection des Droits de l’enfant — crispe l’opinion publique. Un phénomène que l’on observe dans d’autres conflits, selon Véronique Cranenbrouck. « C’est la question de la stigmatisation. On le voit dans les pays où les conflits sont terminés : pour ces enfants démobilisés, rentrer chez eux est compliqué. Il faut les réhabiliter, les rescolariser ou les former professionnellement. Il s’agit également de travailler avec leur communauté pour qu’elle les accueille et les considère comme des victimes ». Si la coopération internationale menée par la Belgique est importante pour les anciens enfants soldats de Boko Haram ou des FARC, le royaume doit aussi prendre conscience de ses propres paradoxes.

L’association WAPA organise ce 12 février une soirée solidaire de sensibilisation à la problématique des enfants soldats. Performances live (Nicola Testa, Great Mountain Fire ou encore Ana Diaz), témoignages d’experts et images de terrain se succéderont sur la scène du 140 dès 20 heures.

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