Le Gang des vieux en colère: qui sont-ils?

Ils sont âgés, mais l’audace les fait bourlinguer. Le Gang des vieux en colère a manifesté contre le contrôle des bénéficiaires de la Grapa par les facteurs le 17 février, et avant ça contre les McDo. À sa manière.

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Certains se mêlent de tricot, d’autres partagent une partie d’échecs ou de bingo. Plus loin, sous l’air illustre de La foule d’Édith Piaf à l’accordéon, une jeune sexagénaire célèbre son anniversaire avec ses vieilles amies. En théorie, l’atmosphère fait très “maison de retraite”. En pratique, le “M” jaune exécuté par les tricoteuses, les restes de sodas jouxtant les plateaux de jeu et le burger-bougie en guise de gâteau d’annif servent une tout autre grenadine. Fin avril 2018, plusieurs dizaines d’individus d’âge mûr investissent un McDonald’s bruxellois pour y mettre un joyeux bordel et faire passer un message.

L’espace de deux heures, accompagnés de jeunes membres déguisés du collectif Flashmob Justice Fiscale, ils donnent un coup de vieux au fast-food en dénonçant l’évasion fiscale de la société américaine, qui ne paie que 4 % d’impôts en Belgique. “On trouve insupportable d’oser nous dire que l’enveloppe pour les vieux est fermée alors qu’il y a plein de fric qui quitte le pays en fraude”, s’insurgent-ils devant un service de sécurité incapable de faire déguerpir légalement ces étranges “consommateurs”. Six mois après les faits, Michel se marre encore. “C’est ce genre d’opération que l’on préfère, mais ce sont les plus compliquées à mettre sur pied”, lance ce sexagénaire, assis au milieu d’un hall de gare de la capitale. Prêt à enclencher une nouvelle action-choc du Gang des vieux en colère.

Spontané et ambitieux

Janvier 2018, le triptyque vin-bouffe-rigolade d’une soirée entre vieux potes est interrompu lorsque Marc s’empare du crachoir. ”Il nous a annoncé qu’il vivait avec seulement 800 € de pension par mois. Ça a jeté un froid, se souvient Michel. Puis on s’est dit: flûte! Qu’ils aillent tous se faire foutre, on crée un mouvement spontané et non partisan dont personne n’est responsable.” Choquée par les (futures) réformes du gouvernement, cette poignée de seniors décide alors d’entrer dans une guerre des gangs pour défendre une vieillesse décente pour leurs enfants et petits-enfants. Leur credo: action, communication. Dans la foulée du coup du McDo, le Gang des vieux en colère déploie allègrement sa charte sur les réseaux sociaux pour attirer l’attention sur certaines de ses revendications.

Le maintien du système de pension par répartition – en fonction des revenus professionnels des travailleurs en activité – en fait partie, la possibilité pour ceux qui le souhaitent d’être encore en activité au-delà de 65 ans aussi. “Le calcul de la pension ne doit pas être lié à l’index. C’est une connerie sans nom qui comporte des indices, tels que le prix du zinc, qui ne ressemblent absolument pas à la réalité économique”, se désole Michel, qui lui préfère l’indicateur du bien-être, basé selon lui sur des indices concrets comme la santé, le logement, le revenu, le travail ou encore l’environnement. Tout juste remise d’une opération, Danny, 74 ans, prend soin d’épargner son dos au moment de s’installer sur son divan, à Saint-Gilles.

Elle se considère comme nantie par rapport à la moyenne des retraités. Mais tique à la simple évocation des concepts de  “pension par capitalisation” et “assurance complémentaire pour la retraite”. ”Comme on n’est pas en période d’inflation, l’argent que les gens cotisent maintenant ne vaudra plus rien au moment de la pension. Donc on paie beaucoup aux banques sans augmenter ce que l’on recevra. Après s’être battu pour obtenir la sécurité sociale, on fait tout à coup machine arrière.” Enfants de l’après-guerre et des avancées sociales, les “Vieux en colère” refusent catégoriquement la voie que la société s’apprête à emprunter. D’où leurs actions fortes, qui rappellent diablement d’autres antiques bronzes activistes et irrévérencieux: Les Vieux Fourneaux.

Vieux fourneaux irresponsables

On fait du terrorisme situationnel, c’est bidonnant. On s’incruste dans les réceptions, les soirées branchées, les cocktails, les réunions politiques, et puis on fout le boxon! Que des handicapés et des vieux, méchants comme des teignes! Le cauchemar des services d’ordre. À nos âges, il n’y a plus guère que le système qu’on peut encore besogner. Du coup, ma libido s’est reportée sur la subversion.” Née en 2014 de l’imaginaire de Wilfrid Lupano et Paul Cauet, la bande dessinée Les Vieux Fourneaux dont est tiré cet extrait met en scène trois old timers usés par la société mais toujours animés par leurs idéologies d’antan. “Des amis français m’ont parlé de la BD quand notre Gang s’est créé, sourit Michel, entre deux annonces de retard de train. On partage une certaine culture et cet esprit du vieux soixante-huitard qui retourne dans la rue, c’est évident. Mais les Vieux Fourneaux se battent pour eux alors qu’on guerroie uniquement pour les autres.” Pour le Gang, c’est trop tard: ses membres se disent déjà à l’abri des réformes… et bientôt morts. Mais pour leurs enfants et petitsenfants, il y a encore à faire. “On n’accepte pas que la seule issue, arrivé à 60 ans, soit la mort.”

Quelques semaines avant le McDo, le Gang se rassemble pour remettre une lettre à Charles Michel. La réponse, bâclée sur six pages, ne convient pas aux Gangsters. Qui sortent donc dans la rue et rejoignent les syndicats en front commun pour sensibiliser la population. Leur force? Leur irresponsabilité. ”Par définition, les vieux n’ont plus les manettes du pouvoir. Quand je dirigeais Télé-Bruxelles, j’avais une certaine responsabilité, aujourd’hui je n’en ai plus aucune. Les bras raccourcissent à la vitesse v prime”, illustre Michel, persuadé que ses Gangsters sont invincibles, car exemptés des coups de matraque des forces de l’ordre. ”Si on nous touche, on a mal et quand on a mal, on se casse quelque chose… Et on demande justice pour ce qu’on nous a fait. Être irresponsable est une arme: on va mourir dans peu de temps, mais en attendant, foutez-nous la paix!” Néanmoins, le Gang fait face à une théorie séculaire: l’ancien bouge peu. ”Je suis handicapé à 70 %, si je commence à marcher, tout le monde sera 150 mètres devant moi après deux minutes”, confesse Jacques, 71 ans, considéré avec humour comme le monstre qui a engendré le mouvement. ”Les vieux, c’est les vieux, tente Danny au moyen d’une tautologie pleine de sens. Ceux qui s’engagent peuvent à tout moment se refroidir: “Je suis malade”, “Je dois aller à l’hôpital”, “Je ne me sens pas bien aujourd’hui”… Heureusement, ils sont nombreux à se manifester sur les réseaux sociaux ou par courrier.” Selon Michel, il existerait 10.000 “Vieux Gangsters” à travers la Belgique ou tout du moins sur les réseaux sociaux, dont 15 % de jeunes. S’il s’agit vraisemblablement plus de sympathisants que de réels membres, le Gang séduit au point d’amorcer un tournant décisif dans sa structuration et sa propagation. ”On va devoir trouver dans tout le pays des responsables qui agissent comme relais avec l’exécutif, assume Danny. De nombreux vieux se sentent seuls à Liège, à Namur, à Mons… parce qu’il n’y a pas de leader pour leur donner confiance.” D’où l’idée de l’action “Les sanglots longs de vos pensions blessent mon coeur”, organisée à partir des gares aux quatre coins de la francophonie.

@Emilien Haufman

Activisme cheminot

Michel attend ses Gangsters pour lancer la deuxième partie de l’offensive. Une mitraillette dans chaque main. ”Elles appartiennent à un membre du groupe qui les utilise comme béquilles”, avance le septuagénaire, qui n’aperçoit finalement qu’une poignée de combattants. ”Ils étaient plus nombreux ce matin, rassure-t-il. Ça doit être la fatigue…” À l’occasion de cette officieuse “Journée nationale de la vieillesse”, les militants partent à la rencontre des navetteurs belges pour leur expliquer en détail l’enjeu des retraites futures et les raisons de leur combat. Leurs armes? Le chant, la danse et les tracts. “Tant qu’à faire, autant rire, justifie Danny. De nombreux messages ayant un réel fond passent par le canal de l’humour. C’est fini les conférences où tout le monde s’endort!” 16h25, trois survivants décident de sauter dans un train qui encercle Bruxelles avant de disparaître dans le Brabant wallon. Boa fuchsia, perruque blanche, chapeau de paille rouge et veste à sequins, Chatrane (son “nom de scène”) se préoccupe de l’état de son panneau, à moitié démoli par les commotions qu’elle lui a déjà fait subir. La barbe au bec, Freddy relate l’histoire de cette contrôleuse du train qui l’a animé le matin même, enjouée par l’action… “avant de nous interdire de filmer une fois qu’elle a eu ses supérieurs au téléphone”. Isabelle n’est pas encore une “vieille” au sens strict du terme. Elle s’engage pour son père, un écolo-scout-anarchiste dont les problèmes de vue l’empêchent de bouger. Sa Leffe engloutie, elle lance la chorale de sensibilisation avec ses complices, ancienne communicologue et cocréateur du BIFFF, le Brussels International Fantastic Film Festival. Sur le quai, une navetteuse s’emporte. ”Ça ne sert à rien ce que vous faites. J’ai déjà manifesté, ça n’a rien changé.” ”C’est pour nos petits-enfants qu’on fait ça, madame, il faut croire en la vie, rétorque Chatrane, d’une quarantaine d’années son aînée. L’autre solution, c’est l’euthanasie!” Pendant le voyage, les réactions divergent: ça écoute poliment, ça débat, ça rouspète, ça détourne le regard comme pour éviter des Témoins de Jéhovah. Pour les Gangsters, le but est atteint: la population entend ce qu’ils ont à dire.

Non partisan

Le Gang des vieux en colère entend s’ériger en alternative aux syndicats “qui ne représentent qu’une frange de la population”, estime Jacob, ancien prothésiste dentaire de 81 ans aux traits rappelant le faciès de Pierre Richard. ”Il faut donc un autre mouvement pour les jeunes non syndiqués, les étudiants, les indépendants, les vieux… Ce qui fait beaucoup de monde.” Pas question pour autant de lier ce groupement à un quelconque parti politique. Le Gang crie haut et fort que le gouvernement actuel est un vrai désastre par rapport à la retraite, mais il ne consacre pas pour autant le travail accompli par les législatures précédentes. ”D’anciens sénateurs et intellectuels de droite nous ont rejoints, précise Michel. Ils se rendent compte que les gamins qui tiennent les rênes du pouvoir déconnent complètement.” D’un flegme exemplaire, Merry, 74 ans, se félicite de l’implication de sa bande de potes seniors. ”Les vieux sont affublés de cette image d’une masse passive, amorphe mais électoralement très importante. Du coup, le terme “Gang des vieux” est très bien choisi parce qu’il met l’accent sur le fait que ces vieux ont envie de dire quelque chose dans un monde globalisé où l’ultralibéralisme gagne partout du terrain.” Encore faut-il pour cela qu’ils bénéficient d’une oreille attentive. En juin dernier, alors qu’il s’apprête à participer au dernier débat de l’année de C’est pas tous les jours dimanche, Michel reçoit un appel d’une assistante de l’émission. Les différents invités, parmi lesquels des responsables du gouvernement, refusent de venir sur le plateau, ne s’estimant pas suffisamment préparés pour débattre. “C’était du jamais vu! Ils auraient au moins pu faire semblant d’avoir une jambe cassée”, clame le Gangster. Annulée, l’émission est reportée à trois semaines des élections communales pour une spéciale “pensions”… à laquelle le Gang des vieux en colère n’est pas convié. De quoi se consacrer à son prochain coup.

 

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