Claire Bretécher est décédée

Emblème d'une bande dessinée qui mixait humour et critique sociale, pionnière sur bien des terrains, auteur des Frustrés - exploration des tics bobos avant les bobos - elle est morte à l'âge de 79 ans

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Dès 1973, Le Nouvel Observateur, l’hebdo de gauche qui a quasi inventé le concept des bobos, publie une planche signée Claire Bretécher et baptisée Les frustrés. Chaque semaine, avec un style nonchalant, à la limite du minimalisme, la dessinatrice met en scène des personnages qui « communiquent » sur leur ressenti face à l’époque… On discute de sexe, de rapports de domination, de boulot, de familles, de bien-être (déjà) et de courants de pensées qui poussent parfois ses personnages au bout de leurs contradictions.

Produits de leur propre temps, Les frustrés connaissent un succès immense et place Brétecher sur l’échiquier des sociologues de la bande dessinée, braquant son regard sans pitié sur tous les snobismes et toutes les absurdités d’un microcosme bourgeois de gauche – masochiste au point d’adorer se voir ainsi épinglé chaque semaine dans sa Bible… 

Pour L’obs toujours, mais plus tard (en 1988) – Claire Bretécher crée Agrippine, gamine relax et cool qui lui permet d’explorer l’identité adolescente à travers sa langue, ses tics et ses coutumes. Agrippine que l’on peut considérer comme la grande cousine d’Esther de Riad Sattouf qui a hérité de Bretécher ce sens de la critique sociale aigu et percutant. Agrippine est un bonheur de lecture aussi fort que celui procuré par Les frustrés – série à laquelle il faut encore ajouter de mémorables one-shots – l’irrésistible Vie passionnée de Thérèse d’Avila (en 1980) , le très visionnaire Tourista (en 1989) sur le tourisme de masse…

Pionnière – elle fut la seule femme à s’imposer dans ce monde très machiste de la bande dessinée, solitaire et indépendante – elle disait ne pas aimer les bandes et publiait ses albums à compte d’auteur à la barbe des grandes maisons d’édition, Claire Bretécher a fait ses classes dans Spirou, Tintin, Pilote, a travaillé pour L’écho des savanes, mais pas pour Ah!Nana, magazine d’avant-garde éphémère qui, entre 1976 et 1979, ne publiera que des femmes… Féministe sans le revendiquer, féministe sans le savoir, féministe en s’en foutant royalement, elle laisse une empreinte indiscutable dans l’histoire de la bande dessinée – voire dans l’évolution du goût et de la société.

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