Le modèle Tubbe: des maisons de repos où il fait bon vieillir

Six établissements permettent en Belgique de vivre libre et heureux jusqu’à son dernier souffle, selon un modèle suédois. Une révolution dans la considération accordée à la personne âgée.

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Paul, 88 ans, est l’hyperactif de la bande. Il n’arrête pas. Il nettoie sa voiture, fait le potager, monte les armoires et lave même les filtres des machines à lessiver. Jules, 91 ans, est le plus grand des blagueurs et l’ancien pharmacien de la commune. Élise fait le linge de Jules pour le moment parce que son épouse est hospitalisée. Tous cohabitent dans des résidences-services installées dans une ancienne aile du couvent, à quelques mètres de la maison de repos de Moresnet dans l’est de la Belgique, entouré d’un magnifique parc. Ils y vivent heureux, en cogestion et en communauté. Tous les mercredis, ils regardent ensemble la télévision et tous les premiers jeudis du mois, ils mangent des frites. Ils ne refusent jamais de boire un petit verre.

La semaine prochaine, ils ont décidé de cuisiner ensemble. Une nouvelle résidente vient d’arriver et c’était son métier. Raymond cuisinera pour la première fois de sa vie. Avant d’emménager, voici un an et demi, ils ont rédigé tous ensemble leur projet de vie, eux-mêmes avec les membres de l’équipe qui dirige. Ils ont décidé ensemble d’appeler leur résidence “La Colombe”, symbole d’amour et de paix. Pour un loyer tout compris de 990 euros par mois, ils vivent dans des appartements séparés mais dans l’entraide, ce qui est rarement le cas dans les autres résidences services. “On a voulu cette vie en commun et c’est formidable”, sourit Roger Drooghaag. “Ils ont une bienveillance incroyable les uns pour les autres”, glisse Gabrielle Tribels, la directrice. “C’est comme une grande famille. Les décès sont difficiles. Mais celui qui reste sera soutenu. C’est un peu comme l’arche de Noé. On est bien entourés, avec une certaine solidarité, dit Roger. On n’avait jamais imaginé autant de bonheur dans notre vieillesse.

Le boulanger passe deux fois par semaine. Le pharmacien et le boucher, à la demande, “même pour deux petites saucisses”. Ils cultivent ensemble un petit potager sur pied de deux mètres carrés avec des salades, du céleri, des plantes aromatiques. Ils font des excursions et même parfois des vacances avec toute leur joyeuse bande. Raymond Lovenberg, qui a vécu seul dans sa maison pendant seize ans après le décès de sa femme, rapporte que la vie en voisinage a beaucoup évolué de nos jours. “Il y avait des décès chez les voisins et on ne le savait même pas. Par le passé, tout le village était mis au courant et participait.

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Animaux admis

Le projet mené à Moresnet s’inspire du modèle Tubbe initié en Suède. Il s’agit d’une petite révolution: considérer que la personne âgée a le droit de décider de sa vie et de ses envies jusqu’au bout de sa vie. Cinq autres maisons de repos appliquent désormais en Belgique ce modèle. Avec des résultats très enthousiasmants. Les enfants ne reconnaissent parfois plus leurs parents âgés qui ont retrouvé un nouveau souffle de vie. Le projet de Moresnet séduit au point que le CPAS de Charleroi est venu voir s’il était possible de s’en inspirer. Un appel est lancé à présent pour sélectionner une vingtaine d’autres maisons de repos et de soins intéressées par “Tubbe”. Elles bénéficieront de l’accompagnement de coaches pour initier les changements. Un budget de 250.000 euros est consacré à cette nouvelle phase par la Fondation Roi Baudouin.

À Moresnet, en plus de la résidence-services, la maison de repos applique aussi le modèle “Tubbe”. “On a adapté le projet à notre mentalité. En Suède, il y a des animaux partout, le personnel est en civil et le mobilier vient de chez soi malgré toutes les règles incendie et autres.” À Moresnet on a gardé la possibilité d’avoir des animaux, mais le personnel est toujours en tenue professionnelle. Ça pourrait encore évoluer. L’université de Liège étudie la piste et teste les problèmes de bactéries qui pourraient être liés à des vêtements en civil pour le personnel soignant. En attendant, on a surtout engagé des “maîtresses de maison”, des éducateurs, qui proposent des activités tout au long de la journée. “Plus ils sont nombreux, moins les pensionnaires demandent du personnel soignant. On a observé une nette diminution des anxiolytiques et des somnifères. Un résident qui s’est amusé la journée passe une meilleure nuit”, constate Gabrielle Tribels.

Il y a ainsi trois fois moins d’appels vers le personnel soignant. Quand le projet a été lancé, il y a deux ans, les infirmières ont eu peur. Elles pensaient que la maison de repos devenait comme un hôtel. À l’usage, ce n’est pas du tout ça. Respecter les désirs et la liberté des personnes âgées n’est pas démesuré. Elles veulent faire le marché, aller au cinéma en choisissant leur film, faire du shopping, cultiver leur potager, manger leur repas à l’heure qui leur convient. “On respecte les résidents dans leurs voeux. On les vouvoie par respect et on frappe à leur porte avant d’entrer. On organise avec eux des conseils pour décider ensemble de ce qu’ils veulent faire ou changer. Et même la femme de ménage y participe”, souligne la directrice.

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L’autonomie à tout prix

Un jeune chef italien oeuvre en cuisine. Il introduit des variations, nouveautés et touches exotiques au traditionnel “viande, pommes de terre, légumes”, pour offrir aux résidents de nouvelles expériences gustatives. Autrefois, les anniversaires étaient fêtés systématiquement une journée par mois. Désormais, chaque pensionnaire exprime ce dont il a envie, y compris ne rien fêter du tout. Respecter le besoin de solitude est aussi important que de proposer des activités. “Avant, on demandait à la famille de décider. Maintenant, c’est le résident. Il n’en est pas toujours capable mais on fait de notre mieux, même s’il a la maladie d’Alzheimer ou s’il est alité. On maintient l’autonomie le plus possible”, assure Gabrielle Tribels. Ne plus pouvoir se mouvoir ou se laver seul ne signifie pas qu’on ne peut plus décider. Permettre à la personne de ne pas se laver le jour où elle n’en a pas envie, c’est aussi du respect élémentaire.

Notre société fait face à un vieillissement sans précédent de la population, un allongement de la durée de vie, une augmentation des maladies dégénératives. Vivre vieux heureux, en étant libre et respecté, est devenu un véritable enjeu. Les angoisses liées à la vieillesse sont connues. Elles ont été sondées. Une enquête menée par la Fondation Roi Baudouin montre que la solitude, la dégradation et le manque d’argent sont les plus redoutés chez les plus de 60 ans. L’enquête montre aussi qu’à cet âge on opte pour le type de logement dans lequel on peut rester autonome le plus longtemps possible avec une préférence pour son propre logement.

Le modèle Tubbe est une réponse à ces angoisses. “Cela nécessite des changements énormes en termes de regard que l’on pose sur la personne âgée, explique Bénédicte Gombault, coordinatrice de projet à la Fondation Roi Baudouin. La personne aujourd’hui qui emménage en maison de repos, du jour au lendemain, ne peut plus rien décider de sa vie. L’enjeu de Tubbe est de créer un lieu de vie où la personne reste actrice de sa vie.” Aussi longtemps qu’on vit, vivons pleinement. C’est l’idée. Le tout à un prix abordable. “Cette démarche ne coûte pas cher en réalité. Et pour le personnel, considérer la personne âgée comme un adulte responsable rend son job plus épanouissant.”  Il s’agit d’organiser la vie en fonction des avis des personnes âgées et non plus de manière autoritaire ou infantilisante. Le sentiment d’être utile est primordial aussi. Les résidents participent ainsi à l’organisation des activités mais aussi, dans la mesure du possible, prennent part aux tâches quotidiennes.

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