La compensation carbone: vraie solution ou grande illusion?

Compenser les émissions de CO2 de son vol ou de ses colis livrés n’a jamais été aussi facile. De plus en plus d’entreprises proposent de verser une somme au moment du paiement. Sauf que son utilisation n’est pas optimale, voire contestable.

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Un petit clic et le tour est joué. Pour 25 centimes supplémentaires, l’entreprise de commerce en ligne Zalando propose désormais aux consommateurs de “compenser l’empreinte carbone” de leur commande. La pollution engendrée par la livraison est alors contrebalancée par un don à un projet environnemental. La même case à cocher existe chez Ryanair, Flixbus et de nombreuses autres sociétés aux services plus ou moins nuisibles pour l’environnement. Mais ce système de plus en plus de répandu est-il réellement efficace pour préserver la planète? Pas si sûr. “Proposer aux consommateurs de compenser leurs émissions carbone, c’est avant tout une stratégie commerciale”, commente la professeure de marketing à l’UCLouvain Ingrid Poncin. ”Aujourd’hui le respect de l’environnement est devenu un critère important lors de l’achat d’un produit, et les entreprises l’ont bien compris. Grâce à cette offre de compensation, elles permettent aux consommateurs sensibilisés de continuer d’acheter sans renier leurs valeurs écologiques”, explique-t-elle.

Juliette Boulet, porte-parole de Greenpeace Belgique, lâche sans hésiter: “C’est du greenwashing de grande envergure. Cela donne l’impression aux gens de faire quelque chose de positif pour l’environnement alors que c’est seulement une façon pour les entreprises de continuer leur business”. De plus, ces systèmes de compensation sont en tout cas loin d’être toujours clairs: destination des dons souvent imprécise, calcul à la louche… Cette méthode soulève de nombreuses questions. À tel point d’ailleurs que Test-Achats étudie désormais cette thématique.

Des consommateurs dans le flou

“Dans le principe, nous n’avons rien contre, maintenant il faut voir ce qu’il y a dans les projets derrière et quelle est la transparence pour l’acheteur”, lance Julie Frère, porte-parole de l’association de consommateurs. Et c’est là que le bât blesse. Reprenons nos exemples. Si Zalando donne quelques indications aux clients en affirmant participer à un projet de reforestation en Éthiopie grâce aux 25 centimes récoltés ici et là, Flixbus partage pour sa part très peu d’informations sur les projets environnementaux où seront reversés les dons. Quant à Ryanair, la compagnie aérienne se contente d’expliquer en une phrase à quoi servira l’argent récolté: “Compenser l’empreinte carbone de son vol et contribuer à d’autres initiatives environnementales”. Plutôt succinct. Un manque de transparence, qui s’étend parfois au-delà de la communication des entreprises.

Les projets de reforestation ou de sauvegarde de la biodiversité peuvent être compliqués à contrôler, surtout lorsqu’ils sont mis en place dans des pays lointains. “Il est facile de faire n’importe quoi dans ce domaine”, regrette le président de l’organisme français Reforest’Action, Stéphane Hallaire. Difficile par exemple, sur certaines plateformes, de vérifier que les manguiers mis en terre en 2019 seront encore là dans cinq ans. Il faut pourtant des dizaines d’années avant qu’un arbre ait la capacité optimale d’absorber le carbone de l’atmosphère et d’être ainsi bénéfique pour l’environnement. Mal gérée, une plantation peut également appauvrir les sols et être contre-productive, notamment si une seule et même essence d’arbre est semée. “On remarque tout de même qu’il y a une grande vigilance de la part des gens pour s’assurer du sérieux des projets”, souligne Stéphane Hallaire.

Mille et une manières de compenser

En Belgique, la société CO2Logic propose d’investir dans des projets écologiques certifiés, où l’argent perçu “va réellement permettre de réduire les émissions carbone”. Au Bénin par exemple, la reforestation s’accompagne d’un projet d’amélioration des fours domestiques afin qu’ils soient deux fois moins énergivores en bois. Une approche complète, et surtout contrôlée par un label reconnu internationalement: le Gold Standard. Ce label, tout comme le Voluntary Carbon Standard (VCS), authentifie les projets de compensation de manière sérieuse. Garanties et transparence sont une chose, encore faut-il ne pas compenser ses émissions n’importe comment.

Selon le fondateur de CO2Logic Antoine Geerinckx, il est important de calculer correctement son empreinte carbone avant de dédommager la planète. Un vol Bruxelles-Madrid par exemple, c’est environ 370 kilos de CO2 émis dans l’atmosphère par passager. “Chaque tonne qui est émise a un coût pour la société, mais aujourd’hui personne ne le paie. Il faut que ça change”, estime-t-il, insistant sur la nécessité d’équilibrer son empreinte carbone. “Si la compensation se fait à la louche, cela provoque un déséquilibre entre ce qu’on prend à la planète et ce qu’on lui rend. Cela casse l’effet bénéfique”, déplore Antoine Geerinckx.

À ce titre, la proposition de Ryanair de faire un don de un euro pour l’environnement quel que soit le trajet en avion relève plus de la déculpabilisation que d’une vraie solution. Selon le calculateur de CO2Logic, le prix à payer pour compenser les émissions carbone d’un allerretour Bruxelles-Madrid s’élève au moins à 4,50 €. “Pour les consommateurs qui vont jusqu’au bout d’une démarche verte, cette option de compensation proposée au moment de payer n’est sûrement pas une solution optimale. Cela s’adresse davantage à des personnes qui commencent tout juste à s’intéresser à l’aspect environnemental et à qui on facilite la tâche”, estime la professeure de marketing Ingrid Poncin. “C’est mieux que rien”, s’accordent Antoine Geerinckx et Stéphane Hallaire.

Changer ses habitudes

Mieux que rien, mais surtout “complètement insuffisant”, selon Greenpeace. Au-delà de son application, c’est le principe même de la compensation carbone qui est critiqué par les organisations environnementales. “Proposer aux gens de contrebalancer la pollution qu’ils ont engendrée, cela n’amène pas à changer leur comportement en profondeur”, dénonce la porte-parole de l’ONG, Juliette Boulet. “La compensation carbone, ce n’est qu’un pansement temporaire. Il faut repenser ses habitudes de consommation de façon plus globale, trouver des alternatives pour réduire ses émissions.” Le fondateur de CO2Logic tempère: “Le problème de base, ce sont les émissions bien sûr. Mais pour créer un changement dans le comportement des gens, il faut d’abord conscientiser. Calculer son empreinte carbone et la compenser, c’est un outil complémentaire pour sensibiliser la population”. N’empêche qu’avant d’acheter un énième pull sur Zalando, il est peut-être préférable de se demander si c’est vraiment utile. “Certes, il vaut mieux consommer de manière plus réfléchie, locale et éthique. La compensation, c’est avant tout un mécanisme de flexibilité pour des trajets en avion qu’on ne peut éviter ou des produits qu’on ne trouve qu’en ligne par exemple”, convient Antoine Geerinckx. Stéphane Hallaire acquiesce: “Chaque proposition de compensation devrait s’accompagner d’un message de sensibilisation, pour inciter les gens à réduire leurs émissions avant tout. Il faut profiter de cet élan écolo pour aller plus loin”. En attendant, conclut Ingrid Poncin, “le consommateur doit continuer d’exprimer ce qui est important pour lui, afin que les entreprises le prennent en compte et évoluent dans ce sens”.

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