L’enfer, c’est nous: on a parlé avec des antinatalistes

Il y a ceux qui ne veulent pas d’enfants. Il y a ceux qui veulent que personne n’ait d’enfants. Pour les antinatalistes, la planète est surchargée et les êtres humains ne devraient pas exister.

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« Je voudrais sauver le monde, mais en gardant notre confort de vie. Il n’est pas question de faire régresser l’humanité, mais de faire profiter tous les humains du même niveau de vie. La seule solution pour en arriver là, c’est une dénatalité nous ramenant à moins de un milliard d’individus”. Luc a 63 ans et vit en France où il est responsable d’expédition pour une entreprise. Mais la majorité du temps, ce soixantenaire bientôt à la retraite gère une page Facebook intitulée “Pour la stérilisation dans le monde”. Luc est ce qu’on appelle communément un “antinataliste”.

Dans son fil de publications, on trouve des articles sur la déforestation, la politique internationale et la démographie et des reportages sur les “childfree” (sans enfants). Au milieu de tout ça, un papier sur la grossesse d’Eva Longoria (“La star filme son joli ventre très arrondi”) et un commentaire échauffé de l’administrateur de la page: “On continue à nous bassiner!” Vous l’avez compris, ce ne sont pas les antinatalistes qui vont se réjouir de la dernière photo “trop mignonne” de votre nièce brandissant sa première figurine en pâte à sel.

Partant du principe que nous sommes actuellement trop d’êtres humains sur Terre, leur mouvement reproche à l’humanité d’avoir dégradé la planète et d’être une cause de souffrance. Il serait alors injuste de donner la vie à un nouvel être humain. Non organisée physiquement, la communauté antinataliste est avant tout présente sur Internet. Sur le réseau social Reddit (un site Web communautaire où les “redditors“ peuvent parler de tout et n’importe quoi), le mouvement s’est rassemblé sous la bannière virtuelle d’un subreddit, une sous-partie du site dédiée à un thème spécifique, baptisé /r/antinatalism. Il rassemble 10.685 abonnés. Selon la définition du groupe, l’antinatalisme est “une position philosophique accordant une valeur négative à la natalité”. Les discussions y vont bon train: “L’antinatalisme est-il sans espoir?”, “Je hais le fait que l’euthanasie ne soit pas légale et accessible partout”, “La société a des attentes avant même que vous ne soyez nés”.

Nous y rencontrons virtuellement James, alias Uridoz, antinataliste depuis un an, à qui nous demandons comment vivait un antinataliste au jour le jour. “Je suis vegan pour réduire au maximum la souffrance animale, j’essaie d’éduquer les gens sur le sujet et je n’ai pas d’enfants”, confie-t-il. ”Sinon, je suis un peu un geek, j’aime la philosophie, la psycho et les sciences. Je dessine et je joue à des jeux vidéo. J’ai beaucoup d’amis et j’ai déjà été en couple. De l’extérieur, je ne suis pas vraiment un cas atypique”, continue James, qui se décrit comme “un type normal”. Serait-il prêt à changer d’avis? “Bonne chance pour briser ma vision de la nature. Il y a trop de preuves à l’appui.”

Des preuves chiffrables. Car si les antinatalistes peuvent être assez extrêmes dans leurs propos et leurs idées, la science leur fournit l’argument de la surpopulation. Nous sommes actuellement 7,5 milliards à peupler la Terre et les prévisions scientifiques vont jusqu’à 11,2 milliards en 2100. En novembre 2017, des milliers de scientifiques issus de 183 pays lancent un cri d’alerte via “l’appel des 15.000”. Ils y rappellent, entre autres, que la croissance démographique entraîne un grand nombre de conséquences catastrophiques sur l’environnement et invitent à réduire le taux des naissances. Parmi ces chimistes, biologistes, physiciens, astronomes et autres spécialistes du climat, quelques-uns ont rejoint le comité scientifique de l’organisation Démographie responsable présidée par Denis Garnier.

Les bébés et l’eau du bain

À travers des conférences et une présence en ligne, cette association française essaie d’éclairer les consciences sur le problème de surpopulation et ses conséquences: réchauffement climatique, disparition de la biodiversité, approvisionnement en eau douce, déforestation et problèmes d’alimentation. À partir de plusieurs données scientifiques, les calculs de Denis Garnier et son équipe estiment qu’avec notre style de vie actuel, nous ne pourrions pas vivre de façon soutenable au-delà de 3 à 4 milliards d’êtres humains. Contrairement aux antinatalistes, ce scientifique reconverti en prof d’escalade préconise une décroissance douce. Selon lui, chaque famille pourrait engendrer jusqu’à deux enfants maximum. “Les politiques coercitives, comme celles adoptées en Chine, sont possibles, mais antidémocratiques. Je pense qu’avec des politiques incitatives, de la sensibilisation, la gratuité de la contraception, on devrait y arriver.” Il prône aussi la cessation des allocations familiales au-delà de deux enfants (et ce, de façon non rétroactive). Il insiste cependant: rien ne sert de décroître la population sans changer nos modes de vie beaucoup trop gourmands en ressources et énergie.

À l’entendre, une question nous taraude: si problème de surpopulation il y a, pourquoi s’alarme-t-on lorsqu’on nous signale une “baisse de la natalité”, surtout dans nos pays occidentaux? “Si on suivait les idées de la communauté antinataliste et qu’on arrêtait tous soudainement de faire des enfants, il y aurait des trous dans la pyramide des âges et on devrait faire face à de gros problèmes économiques et de renouvellement des générations. Ce serait très mauvais.” Reste que nos fondements économiques doivent être interrogés. “Avec les économies actuelles, on a besoin qu’il y ait de plus en plus de consommateurs . Il y a donc un nouveau modèle économique à mettre en place. Ce n’est pas évident, mais c’est ça, ou croître à l’infini…” Et avec des répercussions désastreuses pour la planète amenant certains scientifiques à imaginer des scénarios d’effondrement.

Ce type de scénario est évidemment relayé dans la communauté antinataliste, profondément défaitiste par rapport à l’avenir de notre planète. “L’antinatalisme est le seul moyen de sauver la Terre, même s’il est plus que probable qu’il soit trop tard”, regrette Luc. Mais il serait dangereux de mettre tous les antinatalistes dans le même panier. Des conflits internes agitent aussi la communauté et tous ne s’accordent pas sur la marche à suivre vers la dénatalité. L’extinction de l’humanité n’est pas non plus le but final de tous les antinatalistes. Certains regrettent également la présence de nombreux dépressifs dans le mouvement, comme Wistfulshoegazer, redditor et antinataliste depuis cinq ans: “Je pense que leur comportement est mauvais pour notre communauté et pour leur propre bien-être”. Pour lui, l’antinatalisme est avant tout un mouvement altruiste. “Chaque être humain devrait utiliser ses ressources pour aider ceux qui sont déjà sur Terre, plutôt que de donner la vie à un nouvel être. Si une personne veut un enfant, l’adoption est la meilleure option”, confie ce millennial.

Le manque d’organisation et de vision commune de la communauté antinataliste, où l’on cite Richard Dawkins et Arthur Schopenhauer, limite son champ d’action à l’univers infini d’Internet. À défaut de pouvoir agir concrètement sur la démographie de notre planète, aux dimensions, elles, bien finies.

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