La « génération Ryanair » est-elle vraiment prête à laisser tomber l’avion?

Coincée entre des parents pour qui prendre l’avion était loin d’être habituel et des petites sœurs militantes climatiques, la « génération Ryanair » doit choisir entre voyager au bout du monde ou grimper dans le train de la protection du climat.

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Ils sont écolos, mais point trop. Ils comprennent mieux Greta Thunberg et l’urgence d’enrayer le processus de dérèglement climatique que leurs ainés, question de génération, mais puisqu’ils sont nés au début des années 90, ils ont aussi connu l’engouement populaire pour l’aviation low-cost. C’est la « génération Ryanair » : plus vraiment adolescents, pas encore adultes, ils ont connu la liberté de voyager pour pas un rond, ou presque. À l’aube de la trentaine et d’un monde durablement impacté par nos modes de vie, il leur est difficile de réapprendre à voyager autrement.

Pour la plupart, ils font en effet encore partie du milliard de passagers européens ayant emprunté la voie des airs en 2017 — une année record. C’est que le Belge aime particulièrement partir en vacances à l’étranger, puisque 64% de la population du pays a voyagé au moins une fois en 2018, selon les derniers chiffres disponibles de Statbel, l’office belge de statistique. Et c’est toujours l’avion qui arrive en deuxième place des modes de transports, juste après la voiture : 39% des voyageurs prennent un ou plusieurs vols pour se rendre en vacances. Des trajets qui auraient souvent pu être passés dans un train, puisque les trois destinations préférées des Belges sont la France, les Pays-Bas et l’Espagne.

Vite et pas cher

Les rejetons du low-cost font aussi partie d’une famille, plus large, que l’on avait romantiquement baptisée « génération Erasmus » : de jeunes multilingues pour qui l’Europe est un pays. Ils étudient à Berlin, vivent des amours à Bucarest, mais peuvent retourner à la maison, Bruxelles, pour une cinquantaine d’euros. Une mentalité notamment encouragée par des compagnies à bas coûts à l’image de Ryanair, qui depuis 2017 entretient une relation privilégiée avec le réseau d’étudiants Erasmus : le partenariat mis en place fait bénéficier à ces jeunes mobiles de 15% de réduction sur tous leurs vols, ainsi que de l’enregistrement gratuit d’un bagage.

Pour une génération en quête désespérée de liberté, le prix est l’un des critères d’or, avec le temps mis pour atteindre sa destination, d’après Catherine. À 29 ans, cette jeune femme cultive son potager, roule principalement à vélo et s’est débarrassée de son frigo, qu’elle juge inutile et énergivore. Elle s’identifie sans doute également au mouvement « flygskam », qui prend ses racines en Suède et dans la honte de prendre l’avion pour des raisons environnementales, pour finir par s’épanouir dans un mouvement de « slow travelling ». Pourtant, longtemps, Catherine a elle aussi embarqué dans un avion comme on saute sur une selle de vélo. Son premier voyage sans ses parents, c’était il y a dix ans. « À Barcelone, avec des potes. Forcément, on avait dû prendre du low-cost. À l’époque, mes parents me demandaient toujours avec quelle compagnie je voyageais. Pour moi, cette question était un non-sens. C’était Ryanair, c’était obligatoire. Pour moi, c’est comme s’il n’y avait pas d’autre alternative. Ce qui était important, c’était le facteur temps, puis le prix : comment arriver le plus vite possible à destination, en payant le moins cher ? », se souvient-elle.

Copenhague-Bruxelles en 12h30

Aujourd’hui et plusieurs mois après avoir enclenché une réflexion sur son impact environnemental, elle s’apprête à passer une demi-journée dans un train plutôt que confortablement prise en charge dans un avion, ceinture bouclée. Dans le cadre d’un trajet professionnel qui l’emmène en l’Allemagne, Catherine a ainsi décidé de faire un crochet par Copenhague, non loin. Son retour de la capitale danoise vers Bruxelles lui prendra 12h30, plutôt qu’1h40 avec Ryanair. Une idée qui… la réjouit. « J’aime la perspective de ne pas devoir attendre à l’aéroport : avec le train, c’est une demi-heure maximum, si on fait un trajet international. Pas de files, pas de contrôle de sécurité… Ça me donne le sentiment d’une telle facilité de transport, d’une liberté très puissante. Puis c’est confortable et calme. On voit l’Europe, les paysages qui défilent. Et question environnement, il n’y a pas photo ». En effet, le contraste entre les deux modes de transport est saisissant : Catherine sera responsable de près de 10 fois moins d’émissions de CO2 en prenant le train.

Vacances en train

Quant à la différence financière, elle est tout de même à noter : l’équivalent de 16 euros en avion et 42 euros par le rail pour un siège réservé, qui implique un petit supplément. Dans les deux cas, le trajet aura lieu dans trois mois. Pour autant, on est loin des supposés tarifs prohibitifs qui desservent souvent le transport international ferroviaire. Catherine appuie : « Il y a cette idée que le train est cher. Ce n’est pas forcément vrai ». Une réputations que les transports allemands entendent manifestement démonter, puisque ce mois de janvier a vu baisser les tarifs des trains de 10%, grâce à une diminution de la taxe sur le rail. À l’inverse de l’Angleterre, où des millions de navetteurs ont vu leur ticket augmenter de près de 2% au 2 janvier. En Allemagne, la manœuvre est aussi écologique que stratégique : la compagnie espère voir le nombre de ses passagers augmenter de 5 millions cette année.

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Pour Catherine, la responsabilité d’une transition, qui commence par les mentalités, est à partager : « Il nous faut changer notre conception du tourisme. Aujourd’hui, être vraiment en vacances, c’est aller loin — s’évader. Un voyage en Europe, ce ne sont pas de vraies vacances, c’est juste un break, une respiration pour un week-end. Mais j’espère que cette vision va changer, en même temps que notre rapport au travail et notre notion de ce qu’est le repos ». Une réflexion prise à bras le corps par une certaine frange militante de la génération qui suit les « enfants de Ryanair », entre projet de journée de travail de quatre heures, sensibilisation à la santé mentale et grandes manifestations étudiantes pour le climat.

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