Le “soft-power”, l’atout avec lequel l’Arabie Saoudite compte séduire le monde

La Supercoupe espagnole de football débute aujourd’hui… au bord de la Mer Rouge. D’autres compétitions sportives ont déménagé dans la Péninsule. Objectif : redorer l’image du Royaume. Pas gagné.

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Après avoir claqué entre 20 et 25 millions d’euros pour accueillir le duel Juventus – AC Milan en Supercoupe d’Italie ou s’être offert une rencontre amicale de prestige entre le Brésil et l’Argentine, Riyad s’est payé le luxe de délocaliser sur son territoire les trois prochaines éditions de la Supercoupe d’Espagne. Pour un montant démesuré évalué à près de 120 millions d’euros sur trois ans selon la presse espagnole… Et tant pis pour les supporters qui refusent de débourser de l’argent pour faire le voyage jusqu’à Djeddah – Mer Rouge – , où se tient la 36ème édition de la « Supercopa ». Et il n’y a pas que les socios qui sont furax.

Reprenant des déclarations sous couvert de l’anonymat d’un dirigeant des quatre clubs engagés – Real Madrid, FC Barcelone, Valence et Atletico Madrid -, le quotidien espagnol El Mundo écrit : « Il n’y a aucun élément positif. D’abord la date : juste après les fêtes de Noël qui ont supposé des dépenses. Ensuite, ce tournoi est ce qu’il est : ce n’est pas une finale de la Ligue des champions. Enfin, voyager jusqu’à là-bas n’est pas simple.” Dans un autre article titré “La Supercoupe espagnole de la honte”, le journal commente : “Entre la réputation et l’argent, il a choisi l’argent […] en organisant cette Supercoupe dans un des pays où se produisent parmi les plus graves atteintes aux droits de l’Homme.

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L’entraîneur du Real Madrid, Zidedine Zidane, en conférenec de presse à Djeddah. – © Belga Images

« Victoire de l’argent » 

L’ancienne footballeuse internationale Verónica Boquete allait dans le même sens : « C’est la victoire de l’argent sur le sport au-dessus de tout autre chose« , alors que la secrétaire d’Etat aux sports María José Rienda a affirmé que « le gouvernement ne soutiendra pas ce type d’évènement dans des pays où les droits de la femme ne sont pas respectés« . La télévision publique espagnole (TVE) non plus, puisqu’elle a annoncé qu’elle ne s’alignerait pas pour obtenir les droits de retransmission d’un trophée qui se joue « dans un endroit où les droits humains ne sont pas respectés, et en particulier ceux des femmes« .

Le président de la fédération espagnole de football, Luis Rubiales, avait expliqué en novembre que « la Supercoupe avait deux possibilités : la première était d’en finir avec cette compétition, et la deuxième de chercher un format attractif qui génèrera de l’intérêt et des revenus bien plus importants« . On voit bien où sont les revenus, mais l’intérêt sportif par contre… Le format de la compétition a effectivement été adapté pour l’occasion. Historiquement, il ne s’agissait que d’un match aller-retour entre le vainqueur de La Liga – le championnat – et celui de la Coupe d’Espagne (Copa del Rey). Désormais, la Supercoupe se jouera entre les deux finalistes de cette dernière et les deux premiers du classement de La Liga.

Cité par le quotidien ABC, le président d’un club de supporters du Real Madrid témoigne : “ Ils ont fait ça n’importe comment. La Fédération aurait pu au moins prendre en charge une partie ou la totalité du voyage à un certain nombre de supporters de chaque club. Ils ont fait un tournoi pour les Arabes alors que l’on joue la Supercoupe d’Espagne.” Seulement 1.076 des 12.000 billets mis à disposition des clubs ont été vendus. Et Valence n’en a vendu que 26.

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Les joueurs de Valence ne pourront compter que sur… 26 supporters à Djeddah. – © Belga Images

Prêt à tous les sacrifices

À l’image du Qatar, son voisin et ennemi, l’Arabie Saoudite affiche aussi de solides ambitions sur le terrain de l’organisation d’événements sportifs. À commencer par le foot, LA grande porte vers le sport mondial, mais pas seulement : du cyclisme à la boxe, en passant par le catch ou les sports mécaniques. Avec, en cerise sur le gâteau, les cinq prochains Dakar (l’édition 2020 est en cours depuis ce dimanche).

>> Lire aussi : « Le football transcende les différences, pas la géopolitique »

L’opération de séduction est massive, mais résolument axée sur le “soft power”, cet art de convaincre en douceur. Les concerts donnés ces derniers mois par Mariah Carey, Enrique Iglesias, les Black Eyed Peas, Sean Paul ou David Guetta braquant encore leurs projecteurs sur le côté “cool” du royaume wahhabite. Le pays du Golfe se rêve en Mecque du tourisme et de la culture. Autant de produits d’appel destinés à redorer les finances et le blason de la pétromonarchie. L’image que l’Arabie saoudite souhaite montrer aujourd’hui est celle d’un pays qui n’est plus enfermé dans ses traditions, assouplit les interdictions pesant sur les femmes, ouvre des cinémas ou légalise la musique en public. Pour sauver son économie, le pays fondamentaliste semble prêt à tous les sacrifices. Y compris celui d’autoriser… l’alcool.

De quoi faire oublier la triste réputation de la monarchie en matière de droits de l’homme? Parti constater la situation sur place de ses propres yeux avec l’un des premiers visas accordés aux touristes, notre reporter Harold Nottet a rencontré Maha, une jeune cadre qui lui a assuré que « la parole n’a jamais été aussi libre. D’autant que les réseaux sociaux ne sont pas censurés ici. ” Difficile d’en dire autant des dissidents politiques. Arrestations, torture, exécutions… En coulisses, le grand réformateur “MBS” (le prince héritier Mohammed ben Salmane – photo) serait encore plus impitoyable que ses prédécesseurs. “Le pouvoir réprime sévèrement ses opposants, acte Khalid, un retraité de Dammam interrogé par notre journaliste. Comme le font d’ailleurs les États-Unis, le Maroc ou la Turquie. Mais toutes les autres personnes peuvent s’exprimer librement ici. Reste que cette image négative nous colle à la peau. Quand vous prenez un vol pour New York ou Marrakech, on ne vous prend pas pour un fou parce que vous vous rendez dans un pays qui pratique la torture. Dites en revanche que vous vous rendez en Arabie saoudite et vous verrez les réactions…

Après la séquestration du Premier ministre libanais fin 2017 ou l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul l’année suivante, plusieurs enquêtes récentes ont mis en lumière le terrible système répressif clandestin du prince. La cause féminine saoudienne est l’exemple même de la schizophrénie dont souffre encore le royaume. Qui d’une main octroie aux femmes le droit de conduire, de se rendre au stade ou de voyager seules, et de l’autre emprisonne et torture les féministes. Double et trouble jeu pour un pays dont l’objectif aujourd’hui est de séduire le monde.

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Protestation devant l’ambassade saoudienne à Paris – © Belga Images

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