Crise Iran-USA : « Le vrai état-voyou, ce sont les Etats-Unis »

Suite à la réplique iranienne contre deux bases américaines cette nuit en Irak, on peut craindre une nouvelle escalade de violences. Mais si elle se produit, ce sera la faute des Etats-Unis. Le point avec une experte en relations internationales.

belgaimage-160036847

C’est donc arrivé. L’Iran a répliqué après l’assassinat commandité par Donald Trump du général Qassem Soleimani vendredi à Bagdad. La république islamique a frappé deux bases US en Irak (Aïn al-Assad et Erbil) avec 22 missiles. Un nouveau tournant dans une opposition qui prend de plus en plus l’allure d’un conflit ouvert, même si les dirigeants américain et iranien ont ensuite fait mine de calmer le jeu. Quoique… Pas l’ayattolah Khameini. Dans une allocution ce matin à la télévision, le guide suprême a déclaré que « un incident a eu lieu (la mort de Soleimani, NDLR) » mais que « la question de la vengeance est une autre affaire ». Il a ensuite ajouté que « les actions militaires du genre (les titres de missiles de cette nuit, NDLR) ne sont pas suffisantes pour cette affaire » et que « ce qui est important est que la présence corrompue des Etats-Unis dans la région prenne fin. »

De nouvelles actions militaires iraniennes sont-elles à prévoir ? Difficile à dire, mais cela paraît peu probable. « Ce qui est très marquant dans ce qui s’est passé cette nuit, c’est le caractère hyper maîtrisé avec lequel les Iraniens ont agi », remarque Elena Aoun, professeure et chercheuse en relations internationales à l’UCLouvain (Fucam – Mons). « Cette forme de pondération ne leur est pas forcément coutumière mais il y a effectivement une relative maîtrise de ce qui est en train de se passer du côté de l’Iran, dans chaque pion déplacé. On ne peut pas en dire autant du côté des Etats-Unis ! Nous avons un président qui qualifie les autres de « rogue states », mais les Etats-Unis de Trump sont eux-mêmes devenus un état voyou. Aujourd’hui, il est impossible de prédire quelle peut-être la réaction des USA. Et la situation est extrêmement sérieuse… »

Selon l’experte, l’Iran a bien plus à craindre d’un guerre ouverte avec les Etats-Unis que l’inverse. « Il ne faut pas croire que l’Iran est une puissance militaire. D’un côté, on a la plus grande puissance mondiale, et de l’autre un pays sous embargo économique depuis de nombreuses années. Le gouffre entre les deux est énorme ! Que peuvent infliger les Iraniens aux Etats-Unis, à part quelques frappes balistiques comme celles de cette nuit ? Pas grand-chose… Les Iraniens aujourd’hui ont besoin de sauver la face après l’affront américain, mais je suis profondément convaincue qu’ils ont aussi pleinement conscience de l’équilibre des forces. On est plus dans une forme de gesticulation que dans de vraies menaces. »

Trump, le degré zéro du respect

Depuis son élection, Donald Trump a multiplié les provocations aux Proche et Moyen-Orient, principalement à l’égard de l’Iran, méprisant au passage le droit international. Un constat qui n’incite pas notre spécialiste à l’optimisme, à moyen et long termes. « Il y a d’abord eu le retrait de l’accord sur le nucléaire iranien, il a ensuite pris toute une série de décision très lourdes symboliquement dans le cadre du conflit israélo-palestinien (reconnaissance en novembre 2019 de la légalité des colonies israélienne en Cisjordanie, NDLR). Et maintenant il tue le général iranien dans un pays tiers, qui le considère comme un allié… C’est un acte de guerre ! Peut-être que du point de vue de Donald Trump c’est un détail, mais ce sont des choses qui vont demeurer dans l’imaginaire des dirigeants de la région. Ils ne feront pas davantage confiance aux Etats-Unis d’une part et plus largement aux Occidentaux parce que, aujourd’hui, très peu de voix s’élèvent pour demander à Trump de se calmer. C’est plutôt à l’Iran qu’on demande d’agir avec pondération… C’est un jeu pernicieux et, à terme, très dangereux. »

Le comble selon Elena Aoun, c’est que l’Iran a montré à quel point le pays était désireux d’intégrer à nouveau la politique régionale et internationale au cours des dernières années. Barack Obama était parvenu à négocier un compromis sur le nucléaire avec Hassan Rohani, président de la république islamique plus modéré. Mais Donald Trump a piétiné cet accord. « Il y a eu des ouvertures, des possibilités d’instaurer des dialogues avec l’Iran, notamment après l’invasion de l’Irak par les USA. Mais lorsque vous claquez encore et encore la porte au nez de quelqu’un, le contentieux se solidifie… L’Iran n’est pas un pays exemplaire, il y a toute une série de choses inacceptables qui s’y passent en interne. Mais aujourd’hui, contrairement aux Etats-Unis qui font n’importe quoi, c’est l’Iran qui parle un langage de droit. » Pour preuve, avec les attaques de cette nuit, l’Iran a agi de manière découverte. Une manière de procéder dont elle n’est pas coutumière. « La charte des Nations Unies donne à tout Etat le droit de répondre en cas d’agression à son encontre. Et c’est ce que l’Iran a fait. Je pense que plus d’un juriste international qualifierait l’assassinat de Soleimani comme un acte d’agression. »

Sur le même sujet
Plus d'actualité