Crise entre l’Iran et les Etats-Unis: qu’en pense la presse américaine ?

Les quotidiens les plus réputés au pays de l’Oncle Sam ne mâchent pas leurs critiques vis-à-vis de la décision prise par le président Trump de tuer le général Qassem Soleimani.

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La plupart des présidents américains ont profité, depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, d’une interprétation large de la Constitution pour mettre en œuvre des opérations militaires sans autorisation du Congrès. Une situation connue depuis longtemps et à laquelle un certain nombre de constitutionnalistes appellent à mettre fin depuis des années. Moustique a lu les éditoriaux de trois quotidiens réputés (New York Times, du Boston Globe et du Los Angeles Times), et du site Internet de la chaîne néoconservatrice Fox News, concernant l’homicide du général iranien Qassem Soleimani sur le sol irakien commis la semaine dernière à la demande du président Trump. L’émissaire de Téhéran pour les affaires irakiennes et personnage de haut rang était particulièrement apprécié dans son pays. Il a été tué trois jours après une attaque inédite contre l’ambassade des Etats-Unis. Deux des journaux cités remettent une nouvelle fois la question des pouvoirs de guerre de la Maison Blanche sur la table. Ils appellent à un meilleur encadrement par le Congrès.

Le cas Ousama Ben Laden était différent

Pour le Boston Globe, le Congrès doit absolument limiter les pouvoir de guerre du président actuel, mais aussi de ses sucesseurs. « Le général Qassem Soleimani d’Iran n’était pas proche d’Abu Bakr al-Baghdadi ou Ousama Ben Laden. Il y a des différences critiques entre un général servant un régime nocif et un terroriste vivant dans une cave. L’opération contre Soleimani, le responsable des services de renseignement d’Iran, était, selon la plupart des experts et des alliés, une erreur stratégique qui augmente le risque d’une guerre sanglante et inutile. C’est aussi le plus clair exemple de pourquoi le Congrès doit récupérer une partie du pouvoir qu’il a donné à la Maison Blanche, spécialement maintenant quand celle-ci est occupée par un leader aussi impulsif », explique le journal. Qui pointe comme circonstance aggravante le fait que l’attaque s’est déroulée dans un pays tiers sans la permission de celui-ci. « Beaucoup de politiciens irakiens veulent maintenant le départ des troupes américaines encore stationnées en Irak. Leur réaction est compréhensible. Si d’autres pays commencent à combattre sur le sol américain, nous souhaiterions aussi qu’ils partent », lit-on plus loin.

Le New York Times appelle le Congrès à agir

Dès le 4 janvier, le New York Times a signé un éditorial au titre sans équivoque : Congrès, empêchez le president Trump de se ruer vers la guerre avec l’Iran. « Plusieurs législateurs travaillent sur une résolution empêchant la Maison Blanche d’entrer dans une escalade du conflit sans l’accord du Congrès. C’est plutôt approprié, car de tels efforts pour brider les pouvoirs exécutifs relatifs à l’entrée en guerre se sont révélés insuffisants depuis les attaques du 11 septembre. Voilà pourquoi il est crucial que des sénateurs républicains influents comme Lindsey Graham, Marco Rubio et Mitch McConnell rappellent à Mr. Trump de tenir l’Amérique à l’écart des bourbiers étrangers et empêcher Mr. Trump de tomber dans une guerre avec l’Iran. Le président les a écoutés dans le passé, et a une raison, avec son procès en destitution en approche au Sénat, de les craindre également. La crise entre les USA et l’Iran n’a pas encore atteint un point de non-retour. Des voix de la raison peuvent empêcher d’y arriver », assure le journal situé dans la Grosse Pomme. Au sujet de la menace de Trump, exprimée peu après l’assassinat du général iranien, d’attaquer 52 cibles américaine, le NYT ajoute encore : « Pourquoi la menace de Mr Trump était-elle aussi nécessaire?  La mort du général Suleimani n’était-elle pas supposée avoir stoppé les menaces auxquelles le pays faisait face selon le président ? »

Un geste non préparé et irréfléchi

Dans son éditorial du 6 janvier, le Los Angeles Times fustige pour sa part le mauvais bilan de la politique trumpienne vis-à-vis de l’Iran. «Maintenant que quelques jours ont passé depuis l’assassinat ciblée de la semaine passée sur le général iranien, il apparaît clairement que le président Trump n’a pas franchi ce palier extrêmement provocateur dans le cadre d’un plan réfléchi avec soin et planifié sur le long terme pour faire face à l’aventurisme hostile de l’Iran au Moyen Orient. Au contraire, il apparaît qu’il a agi comme nous le craignions dès le début de sa présidence : en suivant son instinct et permettant à son style imprudent, belliqueux et d’intimidation d’être appliqué comme quelque chose qui compte vraiment. Malheureusement, cette fois, les enjeux sont vraiment élevés», indique le journal de la Côte Ouest.

 Et de rappeler à l’instar du Boston Globe que le général, même avec du sang sur les mains, reste un haut responsable d’un pays souverain. «Il y a plein de raisons pour les autorités américains (entre autres) de vouloir se débarrasser d’un homme que David Petraeus, l’ancien commandant des forces US en Irak décrit un jour comme la ‘vraie figure du diable’. Mais Suleimani n’était pas le leader d’un groupe terroriste sans Etat; il était une figure de premier plan d’un gouvernement officiel d’un Etat souverain. Comme un spécialiste des questions de défense l’a fait remarquer, ‘cela équivaut à tuer le directeur de la CIA’. Les conséquences potentielles sont par conséquent beaucoup plus importantes par rapport à la mort de Ousama ben Laden and Abu Bakr Baghdadi ».

Et de s’interroger faussement : « Il y a-t-il des bonnes raisons de croire que la mort de Suleimani freinera le bain de sang qu’il a orchestré ? Tout ce que nous voyons pour l’instant, c’est la disparition d’un accord nucléaire vital, des dégâts considérables sur la relation irako-américaine, la possibilité d’un vengance violente quelque part dans le monde, une diversion des ressources américaines utilisées pour le combat contre les membres de l’Etat islamique, une réponse unifiée anti-américaine, la création de nouveaux martyres et aucune raison tangible de croire que les activités malveillantes des mandataires iraniens s’arrêteront juste parce que Suleimani est mort ».

Fox News, soutien indéfectible de Trump

Sans surprise, le son de cloche est différent chez Fox News. La chaîne de télévision néoconservatrice n’a jamais caché son soutien indéfectible à Trump. Dans un texte publié sur son site Internet le 5 janvier, Dan Gainor s’indigne des nombreuses critiques journalistiques envers la décision de la Maison Blanche. « L’attaque de drone américaine cette semaine qui a tué le général Qassem Soleimani, un terroriste meurtrier responsable de milliers de morts, s’est transformée en une large couverture médiatique critiquant le Président Trump d’avoir ordonné sa mort et a présenté de manière fausse Soleimani sous une lumière positive. Les journalistes ont rivalisé en louanges ou en comparaisons ridicules glorifiant Soleimani, qu’elles soient méprisables ou ridicules. (…) Déjà en 2017, le magazine Time avait affirmé que Soleimani était ‘James Bond, Erwin Rommel et Lady Gaga réunis en une seule personne’», explique-t-il entre autres.

 Michael Goodwin explique pour sa part qu’un pays normal se réjouirait de la mort du général iranien. « Dans un pays sain, ce que l’Amérique devrait être, une satisfaction devrait être partagée au sujet de l’élimination du général Qassem Soleimani. Pourtant, les démocrates semble avoir externalisé leurs réactions à des robots, avec un script selon lequel le défunt était une très mauvaise personne, mais interdisant la décision du président Trump de toucher à celle-ci », fustige-t-il. « Outre l’Irak, où les munitions iraniennes qu’il a fournies ont tué ou mutilé des milliers de soldats américains, Soleimani a formé des groupes terroristes au Liban, en Syrie et au Yémen. Il a été salué comme un martyr par le Hamas à Gaza, ce qui a conduit Israël à le mettre en garde ainsi qu’un autre groupe soutenu par l’Iran, le Jihad islamique, contre des représailles », ajoute-t-il plus loin. Des opinions qui traduisent sans doute l’état d’esprit d’une grande partie des partisans de Trump. Et ils restent nombreux.

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