Comment les patrons flamands pèsent sur la politique belge

Le Voka a appelé lundi soir à régionaliser complètement l’emploi et la santé. Retour sur une organisation influente, mais peu connue des francophones.

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La réception annuelle organisée lundi soir par le patronat flamand (Voka) à l’occasion de ses vœux de Nouvel An affichait complet. Ce n’est pas une surprise au regard de l’influence importante de l’organisation qui représentent les intérêts de quelque 18.000 entreprises du nord du pays. Le discours de son président Wouter De Geest était donc très attendu. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le speach de l’ancien patron de l’entreprise chimique BASF Anvers n’est pas passé inaperçu. Qu’en retenir ? D’abord, et ce n’est pas nouveau, que le Voka appelle à la mise en place rapide d’un gouvernement fédéral de plein exercice. La baisse de la compétitivité du pays et l’imminence du Brexit inquiètent en effet fortement les entreprises flamandes. L’organisation demande aux partis politiques de quitter le bac à sable pour enfin travailler à un exécutif de manière responsable. Il ressort ensuite que la mise au frigo par le Voka du communautaire sous le gouvernement Michel n’est plus de mise. Son dirigeant appelle à régionaliser complètement l’emploi et la santé. Motif invoqué : un souci d’efficacité. Alors qui est vraiment le Voka et quelle est son influence sur la politique belge ?

Une fusion en 2004

Tout commence avec le Vlaams Economisch Verbond (VEV), une organisation patronale flamande créée en 1926 en opposition à l’ancêtre de la Fédération belge des entreprises (FEB). Celle-ci était jugée trop francophone. « C’était une organisation flamingante dans le sens noble du terme. C’est-à-dire qu’un de ses combats essentiels était la promotion de la pratique du néerlandais dans les entreprises du nord du pays. Le Voka actuel a une autre vocation. Le fait de parler néerlandais n’est pas son combat », indique Serge Govaert, politique au Centre de recherche et d’information socio-politiques (CRISP). « Il s’agit d’une organisation avec un agenda flamand. Mais celui-ci est avant tout économique, pas politique. Ils ont d’ailleurs déjà critiqué le gouvernement flamand dans le passé, estimant que celui-ci n’allait pas assez loin dans ses réformes», explique le politologue d’UGent Carl Devos. Le Voka voit le jour en 2004 lorsque le VEV fusionne avec les huit chambres de commerce régionales du nord du pays. Au final, l’organisation représente les intérêts de 18.000 entreprises flamandes et pèse environ 66% de l’emploi privé au nord du pays (près de 910.000 travailleurs). Du très lourd donc.

Existe-t-il un équivalent wallon ?

Oui. Il s’agit de l’Union wallonne des entreprises (UWE). Son administrateur-délégué, Olivier de Wasseige, revendique d’ailleurs l’existence de liens très étroits entre les deux organisations. «Oui, nous sommes l’équivalent wallon du Voka et nous entretenons ensemble de très bonnes relations. J’étais d’ailleurs lundi soir à leurs vœux de Nouvel an. Même si nous ne souhaitons pas la régionalisation des soins de santé et du droit du travail, nous partageons beaucoup de revendications. Il est d’ailleurs de tradition que le président de l’UWE siège au conseil d’administration du Voka et vice versa », explique-t-il. Au même titre que le Voka, l’UWE représente les intérêts patronaux au sein des organes de concertation sociale régionaux. Il existe toutefois plusieurs différences. Mais la plus importante reste la force de frappe. Les entreprises flamandes sont plus nombreuses, plus grandes et globalement plus puissantes que leurs homologues wallonnes. Le Voka possède donc logiquement un poids plus élevé.

Quelle influence au niveau politique ?

Elle est énorme. L’influence du Voka est très importante au niveau politique flamand, et par ricochet au niveau fédéral. Un pouvoir que le président de la N-VA Bart De Wever n’avait pas cherché à cacher, il y a quelques années, en déclarant «le vrai patron de la N-VA, c’est le Voka». «La mise au frigo des revendications communautaires de la N-VA pour un gouvernement centré sur le socio-économique, c’est clairement en partie la patte du Voka », explique Michel Hermans, politologue à HEC-Université ULiège. L’organisation bénéficie également de l’oreille d’autres partis politiques. «L’Open VLD et le CD&V écoutent aussi beaucoup ce que dit la N-VA, et les partis de gauche, Groen et le s.pa, tendent parfois l’oreille. Pour le monde politique flamand, c’est très important d’être vu aux évènements du Voka, l’organisation économique qui a le vent en poupe», précise Carl Devos. 

Une preuve de l’influence du Voka côté flamand ? Le choix de la N-VA de désigner en 2009 Philippe Muyters ministre flamand de l’Economie et du travail. Celui-ci n’est autre à l’époque que… l’administrateur-délégué du Voka. A noter que des liens étroits entre l’UWE et le MR existent aussi. En 2017, un ancien administrateur-délégué, Vincent Reuter, avait ainsi rejoint le cabinet de Willy Borsus (MR). « C’est l’ancêtre du Voka qui a par ailleurs créé le journal De Tijd. Et ils gardent un administrateur au CA qui a son mot à dire sur le choix du rédacteur en chef », glisse par ailleurs un observateur de la vie économique du nord du pays. 

Que cherche le Voka ?

Pas la fin directe du pays. Les revendications de l’organisation visent à la fois à secouer le cocotier politique belge et à défendre les intérêts des entreprises flamandes. «Ils ont une vision flamande, mais sont à la fois pragmatiques et ne cherchent donc pas la fin de la Belgique. Si on a pu régionaliser les allocations familiales, c’est parce qu’il y a plus de naissances du côté francophone. Ici, avec la population plus âgée du côté flamand, je ne pense pas qu’ils sont demandeurs d’une régionalisation des pensions», explique Michel Hermans. « Par contre, l’assurance maladie et le chômage, ça les intéresse sûrement. En tant qu’entreprises, ils cherchent à ce que les entreprises flamandes payent moins de cotisations sociales. Payer des cotisations sociales qui bénéficient aux Wallons ne leur plaît pas du tout»Au niveau politique, le message délivré lundi soir peut être interprété comme une critique des notes de Paul Magnette, jugées trop à gauche, explique le politique anversois Dave Sinardet. « Il y a peut-être aussi un message pour l’Open VLD et le CD&V : il faut éviter l’aventure arc-en-ciel sans la N-VA », indique encore Michel Hermans.

Quel avenir pour le pays ?

Une certitude : celui-ci ne s’écrira pas sans le Voka. Connaître ses revendications permet de comprendre dans quel contexte évoluent les partis flamands. Il sera difficile dans une Flandre qui vote à droite à 80% de passer outre toutes les revendications du Voka. La régionalisation partielle des soins de santé risque en tout cas de s’imposer toujours plus dans l’agenda politique du pays. Une crainte exprimée dans Moustique dès mai dernier par l’ancien ministre-président bruxellois Charles Picqué (PS). «Oui, il est malheureusement encore possible de démembrer davantage les institutions fédérales », expliquait le socialiste à l’époque. Il pensait à la sécurité sociale. Le président du Voka fait plus qu’ici penser. Il l’appelle de ses vœux.

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