Charlie Hebdo : 5 ans après, le dessin de presse est-il en voie de disparition?

Le New York Times a décidé d'en finir avec les caricatures, les réseaux sociaux s'enflamment à chaque cartoon polémique,... Quel avenir pour le dessin politique ? Selon Pierre Kroll et Kanar, il n'est pas rose.

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Ce 7 janvier 2020 marque la date d’un triste anniversaire : celui des 5 ans de l’attentat qui a décimé la rédaction de Charlie Hebdo. Le journal, qui a toujours été le premier à ruer dans les brancards quitte à choquer – comme le veut la tradition du dessin de presse depuis des siècles – raconte « la vie d’après » dans un numéro spécial. La vie intime d’avoir perdu douze membres, déjà. Mais aussi celle d’un monde devenu plus frileux face aux caricatures. En dédiant ses pages aux « nouveaux gourous de la pensée formatée » avec un édito du rédacteur en chef, Riss, l’hebdo satirique souligne l’ambivalence de l’époque.
 
« Hier, on disait merde à Dieu, à l’armée, à l’Église, à l’État. Aujourd’hui, il faut apprendre à dire merde aux associations tyranniques, aux minorités nombrilistes, aux blogueurs et blogueuses qui nous tapent sur les doigts comme des petits maîtres d’école. Aujourd’hui, le politiquement correct nous impose des orthographes genrées, nous déconseille d’employer des mots supposés dérangeants (…) » La couverture, dessinée par Coco, montre un smartphone qui écrase un dessinateur. Les temps ont changé. Les esprits aussi ? Selon le dessinateur Kanar, que vous retrouvez chaque semaine dans nos pages, il n’y a pas à tortiller : la réponse est oui. « Le soufflé est retombé »


Censure préventive

Il étaye son propos d’un premier exemple, éloquent. « Le New York Times a décidé d’exclure le dessin de presse de ses pages ». Une décision prise pour éteindre le feu des critiques suite à la publication dans son édition internationale, le 25 avril dernier, d’un dessin du caricaturiste portugais António Moreira Antunes qui présentait le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu comme le chien-guide d’un Donald Trump aveugle. Un choix qui intervient quelques années après la suppression des caricatures politiques au sein de son édition nationale. La sentence est lourde de conséquences.
 
Mais comment l’expliquer ? Kanar développe « Je ne pense pas que le public soit plus frileux. Mais avec l’avènement d’une sorte village planétaire, on a assisté à deux changements importants. Tout d’abord, avec les réseaux sociaux, on a assisté au même bouleversement que celui qu’a connu le cinéma: on est passé du muet au parlant. Avant, le public était muet, c’est-à-dire qu’il lisait des dessins sans pouvoir réagir (sauf par la voix très discrète du courrier des lecteurs). Aujourd’hui, le public a droit à la parole et réagit en masse. » Le caricaturiste continue: « Le second changement est que les dessins les plus polémiques peuvent (toujours via les réseaux sociaux) se retrouver devant les yeux d’un public auquel ce dessin n’était pas adressé à l’origine. C’est ce qu’on a connu avec les caricatures de Mahomet qui sont parties du Danemark pour se retrouver devant les yeux du monde entier. Ces dessins sont alors compris hors de leur contexte d’origine, ce qui est la porte ouverte à toutes les interprétations et manipulations. »

« Je ne suis pas optimiste pour l’avenir du dessin de presse » – Pierre Kroll

Quand une « horde moralisatrice » (comme le dit Patrick Chappatte) s’abat sur la presse d’opinion et ses caricatures, l’heure est à la discipline. On ne sort plus du rang, sous peine d’être immédiatement sanctionné par la fureur des foules. Ce qui remet une nouvelle fois la question de la liberté d’expression, et implicitement celle de la censure, au centre du débat. « Je ne suis pas optimiste pour l’avenir du dessin de presse » avance Pierre Kroll. « Paradoxalement, il y en a de plus en plus. Quand j’ai commencé, tous les journaux n’avaient pas leur dessinateurs, on en trouvait un au Soir et dans quelques autres quotidiens. Aujourd’hui, avec l’avènement des réseaux sociaux, on en voit partout. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils ne sont pas tous bons. »

Il précise également que tous les publics ne sont pas spécialement habitués aux dessins de presse « Il n’y en avait pas en Algérie, au Venezuela,… C’est une culture très nouvelle dans ces pays. Ce qui explique que beaucoup de gens ne les digèrent pas et surtout, que le pouvoir les déteste et jette leurs auteurs en prison ou les force a l’exil… Là, tout reste a faire ! »

Pierre Kroll pour Le Soir du 7 janvier 2020

Il constate également une récente frilosité des médias au sujet des dessins de presse. Une « timidité » qu’il explique selon deux facteurs. « Quand on s’exprime, on s’adresse à quelqu’un de précis. Si j’envoie une lettre à quelqu’un, je vais mettre son nom sur l’enveloppe. C’est pareil quand je dessine pour le Soir par exemple, je connais mon audience. Aujourd’hui, mes dessins circulent largement en dehors du journal. Ce qui explique qu’on reçoit de plus en plus de messages haineux et donc, les rédactions se protègent et tergiversent. J’avais par exemple fait un dessin sur les pédophiles chez les témoins de Jéhovah et on m’a répondu que ce n’était pas une bonne idée, que de toute façon ils n’étaient pas nombreux, et que ça serait mal compris par beaucoup de monde, etc. »

La frilosité de la presse augmente au sujet de certaines thématiques, et les menaces également. « J’ai reçu de nombreux mails et autres messages pour m’intimider. Et pourtant, je n’ai pas vraiment peur – les rédactions non plus d’ailleurs – mais je pense qu’elles ne veulent simplement pas faire de vagues. Pourtant il est normal que tout le monde ne soit pas d’accord avec un dessin. C’est même sa vocation, il doit apporter un autre point de vue, aller droit au but. » On dit souvent que le dessin de presse est un baromètre de la démocratie. Une phrase que Pierre Kroll approuve, soulignant « la censure préventive dont le New York Times a fait preuve est une très mauvaise nouvelle. Si on supprime les dessins politiques, par peur de la polémique, ça veut dire qu’un jour on supprimera les journalistes pour les mêmes raisons. »

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