L’impunité de Gabriel Matzneff est terminée

S'il s'est longtemps cru intouchable et protégé, l'auteur des Moins de seize ans voit enfin ses victimes reconnues comme telles. Le signe d'un changement d'époque: les éditions Gallimard viennent d'annoncer l'arrêt de la commercialisation de son journal.

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Cet article a été publié le 3/01 et mis à jour le 8/01/20.

« L’écrivain aux pratiques pédophiles assumées a reçu le Renaudot essai en 2013 » ou « L’écrivain n’a jamais caché avoir eu des relations avec de jeunes enfants. » Ces phrases, comme beaucoup d’autres, servent souvent à présenter le personnage sur des sites d’information. Depuis quelques jours, elles piquent les yeux de ceux qui découvrent l’existence de cet auteur aux allures de Voldemort.

Ce ne sont pas les seules. La séquence fournie par l’INA où l’on voit Gabriel Matzneff présenter son nouveau livre, Mes amours décomposés, sur le plateau d’Apostrophes de Bernard Pivot en 1990, a fait le tour de la toile. Les images sont surréalistes pour quiconque est né avec l’idée que la pédophilie était un crime. Il y raconte, comme dans plusieurs de ses livres, les relations qu’il entretenait avec des jeunes enfants, garçons et filles. Librement, légèrement. Tout va bien sur le plateau de Bernard Pivot. Seul l’écrivaine québécoise Denise Bombardier s’offusque. Mais, rapidement tournée en dérision, elle passe pour une hystérique n’ayant pas saisi l’amour qui lie Matzneff à son jeune harem.

Mais les temps ont changé. En janvier 2020, on peut le dire, on peut l’écrire sans risquer de se faire tacler de pudibonderie: Gabriel Matzneff est officiellement reconnu comme une crapule. Les conséquences de cette « prise de conscience » tombent les unes après les autres. L’écrivain va se faire retirer une aide publique, après avoir aussi renoncé à sa chronique dans l’hebdomadaire Le Point. Dernier rebondissement en date? Un communiqué, qui stipule que « Les éditions Gallimard, qui ont publié son journal depuis 1990, ont décidé d’en interrompre la commercialisation« . Elles en avaient pourtant publié neuf tomes depuis 1990. Même réaction chez Madrigall, qui a retiré cinq autres tomes de ce Journal de la vente.

Habitué à prendre sa vie comme source de ses récits, il n’hésite pas à répéter ses penchants sexuels, ne craignant jamais les jugements d’un milieu acquis à sa cause. « Lorsque vous avez tenu dans vos bras, baisé, caressé, possédé un garçon de 13 ans, une fille de 15 ans, tout le reste vous paraît fade, lourd, insipide », écrit-il tranquillement dans Les moins de seize ans en 1974.

Écrivain reconnu et charismatique, il balaie d’un revers de la main toutes les contestations qui entourent ses écrits, aidé par la complaisance d’une profession qui se refuse à y voir le moindre mal. Pareil en 2013 quand il reçoit le prix Renaudot essai. Des associations de protection de l’enfance montent au créneau et portent plainte contre X pour apologie d’agression sexuelle, mais cela n’aboutit à rien.

Paradoxalement, c’est via un livre que Matzneff voit son aura s’assombrir. Ce 2 janvier, pour la première fois, une de ses victimes sort du bois. Vanessa Springora a 14 ans quand elle rencontre l’auteur. Lui en a 51. Elle tombe follement amoureuse de l’homme brillant qu’il représente à ses yeux, et Matzneff en joue. Ce n’est que quand elle lit ses livres (alors qu’il le lui avait interdit) qu’elle comprend que l’écrivain a pour habitude de s’éprendre de jeunes garçons et de jeunes filles et de les abandonner une fois « trop » âgés. Dans Le consentement, celle qui est devenue directrice des éditions Julliard déconstruit ce que Matzneff racontait comme une idylle, et explique que oui, tout ce dont il s’est longtemps vanté constitue bien un délit de pédophilie et devrait être répréhensible.

Synonyme de liberté

Le scandale éclate, et les non-initiés découvrent cet univers où l’on couvre un prédateur sexuel sous prétexte de son talent d’écrivain (par ailleurs lui aussi contesté). Ardemment, Matzneff et ses défenseurs se cachent depuis derrière leur époque. « Nous sommes plus ou moins les produits intellectuels et moraux d’un pays, surtout, d’une époque », répond Pivot, quand il lui est reproché d’avoir mis en valeur les penchants de Matzneff. Il faut donc apparemment être capable, si l’on veut comprendre ce qui se joue, de remettre les écrits de l’écrivain dans leur contexte. Entendez ce temps béni où la pédophilie pouvait être assimilée à de l’amour et à la liberté.

L’affaire déterre également une lettre parue en 1977, publiée par Le Monde et Libé, qui défend sans complexe les relations sexuelles entre des adultes et des enfants. Elle demandait à la justice d’abandonner les charges contre trois hommes accusés d’avoir photographié et filmé des enfants prépubères en plein acte sexuel. « Trois ans de prison pour des caresses et des baisers, cela suffit! » déploraient les 69 signataires, estimant que ces enfants n’avaient jamais été soumis à la moindre violence.

Parmi eux, Roland Barthes, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Louis Aragon, Jack Lang et Bernard Kouchner. Une brochette d’intellectuels français, dont certains ont œuvré à des combats universalistes, ont donc milité en faveur de la pédophilie. Et la question du repentir reste floue, comme le signale Libération qui s’est demandé, sur son site Checknews, si les signataires avaient un jour éprouvé des regrets.

Quelle est cette fameuse époque qui défendait l’indéfendable ? C’est l’après mai 68. Une période où, sous prétexte qu’il était interdit d’interdire, un cercle d’intellectuels s’est permis d’abuser de la jeunesse. « Nous sommes à la fin des années 70. Les traces du mai des barricades traînent sur les murs et dans les têtes”, peut-on lire sur Checknews, qui ressort une analyse de Sorj Chalandon publiée en 2001 dans Libération. « Interdit d’interdire », « contestons toute forme d’autorité ». C’est plus qu’une période, c’est un laboratoire. Accoucheur d’espoirs, de rêves, de combats insensés. Et de monstres. […] Dans ce tumulte, ce retournement des sens, cet ancrage de repères nouveaux, dans cette nouvelle préhension de la morale et du droit, cette fragilité et cette urgence, tout ce qui se dresse sur le chemin de toutes les libertés est à abattre. »

« La France profonde… »

Des voix s’élèvent cependant pour refuser le postulat d’une société apathique face aux dérives de cette élite, représentée par le monde littéraire. L’écrivaine Sylvie Brunel refusait mercredi dans Le Monde l’idée d’une complaisance totale. « Ne croyez pas que l’époque était libertine ou tolérante. Cette complaisance ne reflétait absolument pas les mœurs de l’époque. La France profonde n’en pensait pas moins, mais n’avait pas voix au chapitre, écrit-elle. Matzneff choquait profondément déjà. Je tiens à le dire car l’histoire s’écrit souvent de façon biaisée, et laisser penser que les années 1980 étaient celles de l’acceptation de la pédophilie serait un mensonge. Les jeunes que nous étions alors ressentions ces écrits et ces paroles comme d’insupportables offenses. »

Trente ans après Apostrophes, 45 après la parution des Moins de seize ans, quelqu’un est enfin parvenu à clouer Gabriel Matzneff au pilori. Il y a encore du monde pour le défendre, mais la justice semble vouloir s’en emparer puisque le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire. S’il reste à voir ce qu’elle pourra réellement faire, puisque les faits sont prescrits, le parquet veut absolument identifier d’autres victimes éventuelles. En espérant que ce soit le signe de la fin de cette fameuse époque de l’impunité.

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