« Les autorités veulent-elles se débarrasser du jeune Abdulahi ? »

Abdulahi, réfugié somalien de 19 ans, a déjà connu cinq tentatives d'expulsion et porté plainte pour violences policières en juillet. Une procédure en cours qui ne l'a pas empêché d'être mis de force dans un avion lundi dernier. Pour ceux qui l'aident au quotidien, c'en est trop.

©Nathalie Mercenier

Le 2 décembre dernier, une vidéo montrant l’évacuation musclée d’une employée de MSF, décidée avec d’autres passagers à empêcher l’expulsion d’un réfugié somalien, indignait les internautes. Elle avait le mérite de mettre en lumière la situation d’Abdulahi, que les autorités belges essayaient pour la quatrième fois d’éjecter du territoire. En juillet, une tentative avait mal tourné. Abdulahi a notamment expliqué avoir été drogué de force, privé de nourriture et roué de coups. Ce qui a mené à une enquête du Comité P, en charge du contrôle des services de police.

Lundi dernier, Abdulahi a de nouveau été « invité » à quitter le pays. La goutte de trop pour Nathalie Mercenier. Elle fait partie du groupe de personnes qui a pris Abdulahi sous son aile et a décidé de prendre la parole, la rage au ventre, pour dénoncer les traitements dont est victime le jeune Somalien. « Je vais vous détailler le cynisme absolu de la situation. »

Concrètement, que s’est-il passé le 9 décembre ?

Vu les violences qu’il avait subies, on se doutait qu’il n’allait pas très bien. On a donc voulu aller le voir avec un médecin. On est parti au centre fermé 127bis de Steenockerzeel, où on nous a expliqué qu’il avait été transféré à Bruges. Ayant trop mal, il a directement voulu revenir. Il faut savoir que le centre de détention de Bruges est le pire de Belgique. Il sert surtout à casser ces gamins pour qu’ils acceptent plus facilement le retour dans leur pays.

A-t-il pu revenir ?

Etonnamment, la directrice du centre a appuyé sa demande et il a finalement été autorisé à revenir au centre de Steenockerzeel lundi dans l’après-midi. Puis, entre 18h et 21h, plus moyen de le contacter, ce qui n’était pas normal. J’ai donc appelé le centre, où on m’a confirmé qu’il était arrivé, mais sans trop savoir où il était. Le gars de l’accueil me dit finalement qu’il est au cachot, et donc privé de son gsm. Je sentais que quelque chose clochait. Abdulahi est finalement parvenu à nous envoyer un message à minuit pour nous dire qu’ils avaient essayé de le mettre dans un avion. Sans un souci technique sur un vol d’escale, il aurait été renvoyé en Somalie sans que personne ne soit au courant. Normalement, Abdulahi aurait dû être prévenu du vol quelques jours avant, et il aurait prévenu son avocat. Ici personne ne l’a été. Dans la loi, les réfugiés ont droit à une assistance juridique en permanence. Elle a clairement été bafouée puisqu’on lui a pris son gsm et il n’a pu appeler personne !

Dans quel état psychologique est Abdulahi ?

Imaginez sa détresse… Il n’a que 19 ans. Il s’est dit que « cette fois, c’était fini, il était expulsé ». C’est de la torture mentale. On vient de m’alerter sur son état : apparemment la tentative de lundi a vraiment été éprouvante mentalement. Il ne dort plus et ne mange plus.

Quelle valeur accorde-t-on à leur vie aujourd’hui ? 

Il s’agit de la cinquième tentative d’expulsion d’Abdulahi. Pensez-vous qu’il y ait un certain acharnement ?

Absolument. Quelle urgence y a-t-il à le renvoyer en Somalie ? Le pays est instable, ravagé par la famine, les épidémies et les conflits. De plus, son père est mort, sa mère est elle aussi réfugiée mais reste introuvable, et son frère vit en Allemagne… Il n’a plus personne à Mogadiscio. Alors je me demande pourquoi on s’acharne sur lui. Les autorités veulent-elles faire un exemple alors que les expulsions vers la Somalie sont hyper rares ? Ou alors, elles veulent peut-être se débarrasser de lui…

Pourquoi ?

Abdulahi a déjà été victime de violence lors de précédentes tentatives de rapatriement. Il a porté plainte au pénal et s’est porté partie civile. On peut se demander s’il constitue une preuve gênante dans le cadre d’une enquête pour violence policière. Au lendemain de l’affaire avec l’employée de MSF, Maggie De Block a expliqué que l’Office des étrangers n’était pas au courant de la procédure en cours. Cette excuse ne tient plus pour la tentative du 9 décembre ! Est-on encore dans un Etat de droit quand les autorités tentent d’expulser de force un gamin qui vient de porter plainte au pénal pour des violences policières ?

Dans un communiqué, vous parlez « d’un cas gênant de plus pour l’Office des étrangers ». Que voulez-vous dire ?

On constate que les cas de violences envers les personnes expulsées se multiplient. Un jeune Ethiopien a récemment été tabassé et victime d’insultes racistes. Et un policier a mis ses doigts dans la bouche d’une femme pour qu’elle arrête de crier. L’employée de MSF a également été rouée de coups dans la camionnette après être sortie de l’avion. On note un déchainement de violence dans les cas que nous connaissons, mais qu’en est-il des centaines d’hommes et de femmes que l’on ne peut pas soutenir comme Abdulahi ?

Une violence permise par une certaine libération du discours ?

Le précédent gouvernement, et particulièrement Théo Franken, a criminalisé les migrants, participant à les déshumaniser. Quelle valeur accorde-t-on à leur vie aujourd’hui ?

En conclusion, que demandez-vous pour Abdulahi ?

Que les tentatives d’expulsion cessent au moins le temps de la procédure pénale. Et que l’on arrête les détentions prolongées en centre fermé. Il y est enfermé depuis dix mois et est aujourd’hui dans un état de détresse psychologique avéré.

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