Mobilité : travailler à l’étranger, vraie ou fausse bonne idée ?

Parce qu'ils ne trouvent pas d'emploi stable en Belgique, certains jeunes préfèrent tenter leur chance quelque temps chez un voisin européen. Partir n'est pas une décision facile à prendre. Revenir non plus.

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On estime que 3% des citoyens de l’UE vivent dans un autre pays membre, soit environ 12 millions d’Européens. Dans ce phénomène, il y l’expatriation, un projet de départ défini, préparé, encadré et surtout désiré ; la migration, plus contrainte, comme la volonté de quitter un pays aux salaires trop bas ; et enfin, il y a la mobilité (voire mobilités répétées), à savoir utiliser l’espace Schengen pour ne rester que quelques mois dans chaque pays, avant de rentrer au bercail.

Là où l’expatriation se bâtit sur un projet valorisant, la mobilité se construit sur une logique de court terme qui peut être dévalorisante : alors qu’on la souhaite, l’installation sur son propre territoire est compromise et le départ n’est qu’une parenthèse en attendant que la situation se débloque… Pour beaucoup de jeunes Belges en effet, trouver un emploi au pays relève du parcours du combattant. Inoccupés, et ne bénéficiant pas toujours d’allocations de chômage car ils n’entrent pas dans les critères requis des systèmes d’insertion socioprofessionnels, ils se retrouvent en situation de précarité financière et d’isolement car l’emploi participe à la vie sociale (par les collègues, par la place dans la société, par le salaire).

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Plutôt que de continuer à s’isoler, certains choisissent alors… de s’exiler. Parmi les destinations « en vogue » en Europe, il y a notamment le Portugal où de grosses entreprises de call center se sont délocalisées et recrutent massivement. Les offres d’emplois proposent des conditions honnêtes sur papier : un salaire équivalent ou supérieur à 1000 euros dans un pays où le niveau de vie est plus faible (le smic portugais se chiffrait à 700 euros/mois en juillet 2019) avec un logement tous frais payés, ou légèrement plus élevé à condition de s’occuper soi-même de son logis. C’est ce qui a séduit Romain, franco-belge de 28 ans, parti en mars dernier à Lisbonne – qui vient d’être élue meilleure ville européenne pour l’expatriation – après avoir enchaîné quelques boulots temporaires. « Je cherchais du boulot sur Indeed et j’ai vu cette offre. Je me suis dit qu’il n’y avait pas grand-chose qui me retenait et que c’était aussi l’occasion idéale pour voyager. » 

Fantasmes et réalité

Un nouveau travail avec un contrat d’une année à la clé (renouvelable), une nouvelle ville et une autre culture à découvrir, c’est suffisamment attrayant pour sauter le pas. « Le boulot n’est pas très stimulant. C’est assez répétitif, il ne faut pas beaucoup réfléchir. Mais j’ai la chance d’être tombé dans une équipe cool. On sort ensemble après le taf et ça joue aussi sur l’ambiance générale. Pareil avec mes colocs’, ça se passe bien. Mais les règles sont quand même strictes pour le logement. Je me suis pris un carton jaune parce qu’un ami est resté jusqu’à 22h30 chez moi au lieu de 22h. Si je m’en prends un deuxième, je suis viré de l’appart ! Le pire, c’est qu’on nous pousse à la délation entre nous  » s’emporte Romain. « Il y a des primes jusqu’à 150 euros si on balance quelqu’un qui enfreint les règles. Des vigiles peuvent aussi rentrer dans notre chambre quand on n’est pas là. Ils ont le droit, c’est dans le contrat… » 

À l’étranger, on ne me colle pas l’étiquette du type qui a foiré.

Se sentir fliqué de la sorte n’a pas du tout plu à Dylan, débarqué eu Portugal en janvier, et qui a quitté son logement, ainsi que son entreprise… pour s’engager avec un concurrent. Ce n’est pas les postes vacants qui manquent. Le roulement des travailleurs est constant dans ces entreprises qui représenteraient 5% du PIB de la capitale portugaise ! « Je n’ai que mon CESS en poche et la seule expérience pro que j’avais en Belgique, c’était barman. C’est sympa quand t’es jeune barman, mais après un moment on en a marre. On demandait très peu de qualification pour ce taf et pouvoir apprendre d’autres langues en même temps m’intéressait. Je ne parle pas le portugais à la perfection mais je commence à me débrouiller, pareil pour l’anglais. » 

Le jeune homme de 26 ans se disait « surexcité » par le fait de travailler enfin dans un emploi stable. Il est ravi de sa décision. « Il y a plein de nationalités, je me suis fait plein d’amis et j’ai acquis de vraies qualifications. Avec le temps on devient vite un ancien et on peut négocier des accords tacites avec la direction : un CDI, plus de congés, … ça me plaît ! Et au final j’aurai le même bagage que quelqu’un qui sort d’une école de tourisme. » Ce Tournaisien d’origine n’envisage pas de retour en Belgique à court-terme. « Après avoir quitté mon premier emploi ici, j’ai regardé les offres d’emplois en Belgique et c’était toujours la même chose. Des CDD pour lesquels on demande de l’expérience ou des diplômes et auxquels je ne pouvais pas postuler. J’ai toujours eu envie de travailler mais je n’avais pas accès à l’emploi en Belgique. Au moins, à l’étranger, on ne me colle pas l’étiquette du type qui a foiré.Si je dois quitter le Portugal, je préfère alors découvrir d’autres pays. » 

Ascenseur descendant

Romain ne tient pas le même discours. « Je commence à me poser sérieusement la question de rester ou pas. J’aime toujours bien ce que je fais, j’adore la ville et les environs, et la culture aussi. Mais ma petite amie française vient d’acheter sa maison dans le Nord, et je ne peux m’empêcher de me comparer à elle qui est depuis 6 ans dans le même boulot et profite d’une situation stable et sécurisante. Je suis un peu tiraillé parce que j’aimerais bien moi aussi m’inscrire durablement dans un boulot pour une fois. Mais quand je serais rentré, si ça se trouve, après six mois je me demanderais à nouveau ce que je fous là parce que je n’aurai pas trouvé de job stable. » 

Quand je serais rentré, si ça se trouve, après six mois je me demanderais à nouveau ce que je fous là parce que je n’aurai pas trouvé de job stable.

En effet, de l’expérience de travail à l’étranger n’offre pas de garantie d’emploi en Belgique… Si certains recruteurs apprécient l’esprit d’initiative et la capacité d’adaptation dont fait preuve cette jeunesse européenne, d’autres y voient une instabilité inquiétante. Ils ne sont pas sensibilisés à cette mobilité et ne comprennent pas ces parcours jalonnés d’emplois sans rapport avec la formation initiale, quand il y en a une… Il appartient également aux voyageurs de savoir valoriser cette expérience à l’étranger. Et là non plus, ce n’est pas forcément gagné.

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Interrogée par Slate, Juliette, psychologue sociale ayant travaillé dans l’insertion professionnelle à Marseille, s’est retrouvée face à des CV où la mobilité européenne apparaissait dans la partie «hobbies». « Ce sont des gens qui ont voulu avancer et qui découvrent en rentrant que l’on considère qu’ils ont reculé. Il y a une pression à se diversifier dans le monde de l’emploi, mais ça donne vite un aspect fourre-tout, car il faudrait se diversifier dans ce qu’attend le recruteur, pas dans ce que [le jeune] a mis en place. C’est violent pour l’estime de soi. » Et la psychologue de conclure : « Quand on développe une mobilité autour d’un emploi alimentaire, il faut se questionner sur ce que veut dire “emploi alimentaire. Il y a des gens dont les qualifications correspondent à ces emplois. Je crains parfois que dans un désir de s’en sortir, on participe à un ascenseur social descendant.« 

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