MGTOW, incels, tueurs de masse : ces hommes qui haïssent les femmes

30 ans après la tuerie de l'École polytechnique de Montréal, les incels et masculinistes nord-américains continuent de mener des raids meurtriers qui visent particulièrement les femmes.

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Saint-Nicolas pour certains, anniversaire funeste pour d’autres. Depuis trente ans au Québec, chaque 6 décembre ravive le douloureux souvenir du « féminicide de masse » de l’École polytechnique de Montréal. En 1989, il est seize heures quand Marc Lépine débarque dans l’enceinte de l’établissement, armé d’un couteau et d’une carabine. Une vingtaine de minutes plus tard, le jeune homme de 25 ans a tiré sur quatorze étudiantes en ingénierie et membres féminines du personnel.

Au cours de ce raid sanglant, il vise particulièrement les femmes, les séparant parfois même des hommes présents, à qui il ordonne de « dégager ». À l’une des étudiantes, il annonce d’ailleurs qu’il « combat le féminisme », ce qu’il confirme dans une lettre retrouvée dans la poche interne de sa veste : « J’ai décidé d’envoyer Ad Patres les féministes qui m’ont toujours gaché la vie. Depuis sept ans que la vie ne m’apporte plus de joie et étant totalement blasé, j’ai décidé de mettre des bâtons dans les roues à ces viragos. (…) Etant plutôt passéiste (exception [faite de] la science) de nature, les féministes ont toujours eu le don de me faire rager. Elles veulent conserver les avantages des femmes (…) tout en s’accaparant ceux des hommes. (…) Elles sont tellement opportunistes qu’elles ne négligent pas de profiter des connaissances accumulées par les hommes au cours de l’histoire. Elles essaient toutefois de travestir celles-ci toute les fois qu’elles le peuvent », écrit le meurtrier. En annexe, 19 noms de femmes publiques qui « ont toutes failli disparaitre aujourd’hui. Le manque de temps (car je m’y suis mis trop tard) à permis que ces féministes radicales survivent. Alea jacta est », se termine le message d’adieu décousu et rageur.

Le film « Polytechnique » de Denis Villeneuve est inspiré de la tuerie de Montréal.

Incels et MGTOW

Marc Lépine est ce qu’on appellerait aujourd’hui un « masculiniste », ou encore un « incel ». Ce second terme est un néologisme né sur Internet il y a une vingtaine d’années. Il désigne aujourd’hui une sous-culture qui rassemble de jeunes hommes blancs pour la plupart, qui tiennent les femmes responsables de leur célibat, mais aussi de leur incapacité à socialiser de manière générale. « Incel » est la contraction des mots anglais « involuntary celibate » — « célibataire involontaire ». Contre toute attente, c’est une femme qui a popularisé le terme au début des années 90. Une internaute nommée Alana avait alors pris l’initiative de créer un groupe de discussion en ligne sur le célibat, où s’y échangeaient témoignages et conseils contre la solitude. Rien à voir avec les fils Reddit ou 4Chan où les incels modernes, bien plus vindicatifs et agressifs sur la question de leur célibat, entretiennent leur colère.

D’autres mouvements parallèles, mais similaires, continuent d’émerger. Comme « MGTOW », récemment plébiscité par un masculiniste revendiqué dans une vidéo de Vews. Il s’agit cette fois de l’acronyme de « Men Going Their Own Way » — des « hommes suivant leur propre voie ». Sur le site mgtow.com notamment, lieu de rendez-vous d’une certaine « manosphère », près de 33 000 membres échangent sur la condition masculine. A priori rien de dangereux, si ce n’est que la plateforme déclare que « si MGTOW est un feu, le féminisme est de l’essence », juste avant de citer Isaac Newton : « Chaque action a sa réaction égale et opposée ». Une illustration assez parlante du concept féministe de « retour de bâton », tiré du livre de Susan Faludi « Backlash : la guerre froide contre les femmes ». Elle y fait état d’un « retour de bâton » en réaction aux avancées féministes des années 70, qui semble se répéter à chaque saillie de la cause des droits des femmes.

 

Des tueurs de masse avec un point commun

Sur les groupes incels, les incitations au harcèlement, l’apologie du viol et les menaces de meurtre ne sont ainsi pas rares. Certains sont par ailleurs passés à l’acte. En mai 2014 à Santa Barbara, le jeune Elliot Rodger, 22 ans, a assassiné ses deux colocataires ainsi qu’une connaissance de dizaines de coups de couteau avant d’acheter un café dans un Starbucks, et de poursuivre ses assassinats. Ce jour-là, six personnes sont tuées et quatorze autres blessées. Dans une vidéo publiée alors qu’il boit son café, celui qui se décrivait sur Internet comme un incel explique qu’il s’agit là de son « châtiment envers les femmes qui l’ont ignoré ». Avant lui, Scott Beierle, William Atchison, Chris Harper-Mercer ou encore Nikolas Cryz ont tué 36 personnes pour des raisons similaires. Le plus récent meurtrier misogyne, Alek Manassian, a quant à lui assassiné dix personnes à Toronto, après avoir annoncé sur Facebook se lancer dans une « rébellion incel » et cité Elliot Rodger comme exemple. Deux ans après le féminicide de masse de Montréal, un homme avait encore tiré sur 22 personnes dans un restaurant, épargnant parfois volontairement les hommes. Ses voisins avaient reçu une lettre qualifiant les femmes du quartier de « vipères ».

D’après le New York Times, si les tueurs de masse américains invoquent tous des raisons différentes à leurs actes, ils ont tous en commun une chose : leur haine des femmes. Les féminicides, terme qui désigne depuis plus de 40 ans le « meurtre d’une femme parce qu’elle est une femme », ne serait ainsi pas que le fait de maris ou d’ex-conjoints violents. Il est aussi perpétré à plus large échelle par les membres de communautés évoluant aujourd’hui en toute impunité en ligne. 

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