« Ce que j’ai gagné personnellement en voyageant à l’étranger, on me le fait payer professionnellement »

Après un séjour prolongé à l'étranger, le retour à la réalité est souvent difficile à vivre. Encore plus lorsqu'il s'agit de justifier cette expérience auprès d'employeurs qui ne comprennent pas les raisons du départ.

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Une fois les études terminées et son diplôme en poche, la vie n’est soudainement plus toute tracée et les jeunes sont rarement préparés à l’entrée dans le monde des adultes et les responsabilités qui en découlent. Débarqués sur le marché de l’emploi, beaucoup déchantent parce qu’ils ne parviennent pas à décrocher le job de leurs rêves. Il faut parfois enchaîner plusieurs boulots aux contrats précaires avant d’espérer trouver une situation confortable…

Tristan (prénom d’emprunt) faisait partie de ceux-là. Diplômé en traduction anglais-néerlandais en 2015, il parle en outre couramment italien. Multilingue, il correspond aux profils recherchés par les recruteurs au sein des institutions bruxelloises. Après un stage positif à la Chambre des représentants, il y enchaîne plusieurs CDD au sein de différents services. « J’y ai travaillé un peu plus d’une année au total. J’aurais pu encore continuer, mais il n’y avait pas de perspective d’obtenir un CDI. Puis, surtout, j’ai vécu un drame familial. J’ai perdu ma mère et j’avais besoin d’évasion sur le plan personnel.« 

J’ai perdu ma mère et j’avais besoin d’évasion sur le plan personnel. Je me disais que les voyages forgent la jeunesse et que c’était l’occasion où jamais pour moi de partir.

Le jeune homme met alors le cap sur l’Australie pour y faire un PVT, un « permis vacances travail » (Working Holiday Visa) qui tente beaucoup de jeunes en quête d’aventure. Grâce à ce visa spécial octroyé aux 18-30 ans, il peut voyager et boulotter à sa guise pendant une année (éventuellement renouvelable). « C’est un projet que j’avais dans un coin de ma tête depuis un moment. Je me disais que les voyages forgent la jeunesse et que c’était l’occasion ou jamais pour moi de partir. J’ai passé 10 mois en Australie, après quoi j’ai enchaîné un second PVT en Nouvelle-Zélande parce que j’avais pris le goût du voyage. Au bout d’un moment, ma famille et mes amis ont commencé à me manquer et je n’avais plus la même sensation d’émerveillement que j’éprouvais au début. Je sentais que j’avais trouvé ce que j’avais été chercher là-bas, et je voulais rentrer et passer un Noël avec mes proches après cette longue absence. » 

Retour les pieds sous terre

Tristan revient en Belgique à l’automne 2018. Mais au bonheur de retrouver ses proches va vite succéder une certaine amertume sur le plan professionnel… « J’ai l’impression que ce que j’ai pu gagner comme expérience sur le plan personnel à l’étranger, on me le fait payer sur le plan professionnel. Tout le monde dit que c’est bien de partir, mais en réalité c’est dommageable par rapport à une réinsertion professionnelle. Surtout pour les entretiens, où l’on va d’abord opter pour un candidat qui n’est pas parti et qui a enchaîné plusieurs boulots ici après la sortie des études. Pourtant, je n’ai pas été inactif à l’étranger. J’ai effectué beaucoup de petits boulots en Océanie et j’ai travaillé au total 10 mois sur un an et demi de voyage. Mais ça ne compte pas. Il y a un problème de mentalité dans le chef des employeurs belges par rapports aux personnes qui ont voyagé… En Belgique, on manque de flexibilité par rapport à d’autres pays, comme l’Allemagne ou les Pays-Bas où, même si ce n’est pas dans les mœurs, c’est beaucoup plus accepté de voyager. » 

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En 13 mois depuis son retour, Tristan n’a pas été inactif. Il a pu trouver deux jobs temporaires. Mais pas dans son domaine de formation. « C’est une période très délicate. J’ai hésité à repartir à l’étranger au début de l’année, au Canada cette fois (le pays du Grand Nord est également une destination privilégiée des « PVTistes » et « backpackers« , NDLR.), mais j’ai finalement décidé de rester en Belgique. En attendant, je n’ai plus travaillé depuis le mois de mai. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. J’ai eu des entretiens dans différents domaines, j’ai réussi le screening générique du Selor, je suis passé par des agences d’intérim mais ça prend des plombes. Aujourd’hui, je suis dans l’attente perpétuelle, d’un appel, de résultats de tests… C’est une phase de transition qui s’éternise pour moi et c’est éreintant à la longue. Moralement c’est dur. Il y a des périodes où les rendez-vous s’enchaînent, où je vois beaucoup mes amis, mais il y en a d’autres, comme les semaines de vacances, où rien ne se passe et tu pètes un câble ! » 

Pendant près de deux ans, j’ai été complètement libre, de mes choix, de mes mouvements… Maintenant je suis coincé. J’ai le sentiment que le système belge me le fait payer.

Cette « phase de transition » est encore plus difficile à traverser, car il est difficile de s’empêcher de comparer sa situation avec celle des amis qui n’ont pas quitté le pays. « Ils sont restés et ont continué leur carrière. Ils étaient intérimaires à l’époque, et quand je suis rentré ils avaient leur CDI. Maintenant, ils passent à d’autres projets comme l’achat d’une maison ou fonder une famille. Je suis heureux pour eux mais je me sens en décalage avec ça. Je me sentirai toujours un peu mal à l’aise avec le train-train quotidien en Belgique en comparaison avec ce que j’ai vécu au cours de mes voyages. Même si j’ai beaucoup travaillé là-bas, l’ambiance y est tellement différente… » 

De la liberté aux mains liées

À force d’inactivité, les vivres commencent à manquer faute de rentrées d’argent. D’autant plus que le jeune homme n’a pas le droit de toucher le chômage. « Rien n’est clair à ce niveau-là. Les personnes qui sont chargées de nous procurer les informations ne le font pas. J’aurais pu toucher le chômage si j’avais été directement à l’ONEM en revenant de voyage faire une mise à jour de ma situation. Les jours de travail prestés à l’étranger auraient pu compter sur ma période d’insertion professionnelle. J’étais pourtant allé me renseigner avant de partir mais on ne m’a pas prévenu. Ça frôle quand même l’incompétence ! Heureusement que je peux encore compter sur mon père qui m’héberge. Mais à 28 ans, encore vivre à ses dépends c’est très frustrant. J’ai envie de lui rendre ce qu’il me donne d’une manière ou d’une autre. Mais c’est impossible financièrement. » 

Tristan a réussi à obtenir quelques entretiens ces dernières semaines pour des boulots qui correspondent à son domaine de compétence sur Bruxelles. Mais rien de concluant pour l’instant… « Pendant près de deux ans, j’ai été complètement libre, de mes choix, de mes mouvements… Maintenant je suis coincé. J’ai le sentiment que le système belge me le fait payer. Alors, j’attends. Et en dernier recours, je trouverai un travail alimentaire. Mais ce n’est pas pour ça que j’ai fait un master !« 

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