Dépénalisation de l’IVG: le débat des médecins

La révision de la loi sur l'avortement ne divise pas que les politiques. Même favorables aux interruptions volontaire de grossesse, certains membres du corps médical s’affrontent.

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Depuis plusieurs semaines, le débat est sur la table. La révision de la loi sur l’avortement devait être votée mercredi à la Chambre. Il n’en sera rien puisque le CD&V demande une deuxième lecture du texte reportant la prise de décision d’au moins deux semaines. En plus de vouloir dépénaliser complètement l’avortement (pour les femmes et les médecins), les partisans de la révision veulent également réduire le délai légal obligatoire de réflexion de six à deux jours et rendre l’IVG possible jusqu’à 18 semaines au lieu de 12 comme c’est le cas actuellement.

D’un côté le PS, la sp.a, l’Open VLD, le MR, Ecolo, Groen, le PTB et Défi sont en faveur de ces nouvelles mesures. De l’autre, le CD&V, la N-VA, le Vlaams Belang et, dans une moindre mesure, le cdH. « Quelle est la motivation des 18 semaines? Pourquoi pas 20 ou 14? Je n’ai pas entendu d’étaiement scientifique à ce sujet« , s’est insurgée Valérie Van Peel (N-VA). Pour les opposants, les propositions sont floues alors qu’elles touchent pourtant « à la vie et à la mort« , comme l’explique Servais Verherstraeten (CD&V). Bref du côté politique, les jeux sont encore loin d’être faits.

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Infographie basée sur un sondage mené par le Centre d’action laïque en mai 2018.

Le nombre de semaines fait débat

Le corps médical se déchire également. Mardi dernier, 750 médecins et soignants publiaient une carte blanche sur le site de La libre dans laquelle ils s’opposent fermement à la proposition de loi sur l’avortement. Signée par 68% de femmes, la tribune dénonce « le délitement des balises éthiques » de la révision qui « brise le nécessaire équilibre entre la liberté de la femme et l’attention portée à l’enfant à naître qui se développe dans son corps« . Le docteur Pierre Vrins ne fait pas partie des 750 médecins mais assure qu’il aurait signé la tribune à deux mains. « Je suis médecin depuis 45 ans et, de toute ma vie, je n’ai jamais reçu de patiente qui me demandait une IVG à quatre mois de grossesse. » Le médecin le certifie, il n’est pas contre l’avortement, mais il n’en a jamais pratiqué au-delà de trois semaines. Pour lui, les conséquences physiques et psychologiques sur la mère sont épouvantables: « à quatre mois de grossesse, il faut démembrer l’enfant, le tuer. Une femme enceinte doit forcément être au courant de sa grossesse depuis au moins un mois ou deux. Et puis on dispose de tellement de moyens de contraceptions maintenant… Mais bon, je peux entendre qu’un accident, ça arrive« . Pour le praticien, aucun doute, le débat est davantage idéologique et politique qu’éthique et médical. « Ce n’est pas la loi qui m’empêchera de suivre mon éthique. »

L’allongement oui, mais pas n’importe comment

Tous les médecins sont loin d’être du même avis que Pierre Vrins. Le planning familial Aimer à l’ULB, pratique des IVG depuis de nombreuses années. Il défend la dépénalisation totale pour que les médecins et les femmes n’aient plus la crainte de la poursuite pénale. Mais en ce qui concerne les deux autres propositions, il faut nuancer. Ingrid Henz est médecin généraliste. Elle travaille au planning et pratique des IVG (souvent pratiquées par des médecins généralistes dans les plannings familiaux). « On estime qu’il faut garder six jours de réflexion. C’est important de ne pas faire les choses dans l’urgence, même s’il y a une détresse. Dans la grande majorité des cas, les six jours sont réellement bénéfiques. On a de très bons retours des patients.« 

Les patientes qui dépassent le délais légal de 12 semaines sont réorientées aux Pays-Bas où la limite est de 22 semaines. Une solution onéreuse et pas remboursée par la mutuelle. À Aimer à l’ULB, les patientes qui dépassent le nombre de semaines sont peu nombreuses, moins d’une dizaine par an. À échelle nationale, elles sont environ 500 chaque année. Ingrid Henz reconnaît que le choix de 18 semaines semble un peu aléatoire. « Allonger le délais, oui, mais il faut penser aux infrastructures« , détaille-t-elle. « On n’utilise pas les mêmes techniques pour une grossesse de 12 semaines que 18. Est-ce que ces IVG-là pourront encore avoir lieu dans les plannings ? Les médecins généralistes pourront-ils encore les effectuer ou il faudra d’office être pris en charge par un gynécologue ? Pourquoi 18 semaines et pas 22 comme aux Pays-Bas. Quelle est la logique ?« 

L’allongement du délai est un débat assez récent, plus ou moins né en même temps que les réflexions sur la dépénalisation de l’avortement. Ceci expliquerait pourquoi les propositions de lois manquent encore de clarté. Il faudra attendre mi-décembre et une nouvelle assemblée pour savoir si oui ou non la loi sera révisée.

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