Amnesty : « Nous devons penser les droits humains en termes de résistance »

Les célèbres bougies d'Amnesty sont en vente à partir d'aujourd'hui. Une opération qui se terminera le 10 décembre pour la Journée mondiale des droits humains, date à laquelle l'ONG appelle à une "manifestation à domicile".

©Belga

Une flamme trônant au-dessus des barbelés. Voilà le symbole qui émane de la plus célèbre des bougies. Ce mardi 19 novembre débute la traditionnelle opération d’Amnesty. Et cette année, l’ONG, inspirée par les différents soulèvements populaires qui fleurissent à travers le monde, a décidé de mettre en exergue la nécessaire indignation et l’indispensable résistance. Le 10 décembre, elle appellera ses partisans à allumer la bougie, en signe de « manifestation à domicile », et à poster une photo de la flamme sur les réseaux sociaux. Pour Philippe Hensmans, directeur d’Amnesty en Belgique francophone, les droits humains sont plus que jamais en péril, et il est essentiel que nous nous posions en bouclier de la démocratie. En Belgique aussi.

Pourquoi avoir placé l’opération sous le thème de la résistance ?

Philippe Hensmans : « Parce qu’aujourd’hui, nous assistons à des offensives généralisées contre les droits humains un peu partout dans le monde. C’est un constat objectivé : nous pensions que les droits humains progressaient mais ils sont en réalité occupés à régresser. Il n’y jamais eu autant de murs qu’actuellement. Nous devons donc maintenant penser en termes de résistance et non plus de progression. »

Il vaut mieux éviter que cela se dégrade plutôt que d’essayer d’améliorer la situation, on en est là ?

« Exactement. On revient un peu à ce qu’était Amnesty à ses débuts. Soit une organisation qui lutte contre les violations des Droits Humains. On entend aujourd’hui le même type de langage que dans les années soixante dans la bouche de certains dirigeants. On a beaucoup parlé de la fenêtre d’Overton ces derniers temps, mais ce n’est pas faux. Certaines choses passent aujourd’hui alors qu’elles auraient été condamnées il y a dix ans. On doit donc peut-être repartir en quelque sorte de zéro et reprendre notre bâton de pèlerin. »

On entend aujourd’hui le même type de langage que dans les années soixante dans la bouche de certains dirigeants. Certaines choses passent aujourd’hui alors qu’elles auraient été condamnées il y a dix ans.

En quoi c’est pire qu’avant ?

« Il a toujours fallu se battre pour les Droits Humains. Mais là, des dictateurs comme Orban ou Bolsonaro ont été élus démocratiquement… En même temps, la résistance s’est également installée, et ça c’est très bien ! Je reviens du Mexique où j’ai rencontré des défenseurs des droits des indigènes et des femmes, ils se battent au péril de leur vie. Les cartels leur ont signalé que s’ils sortaient à certaines heures le matin et le soir, ils pourraient mourir. Mais ils résistent. Nos « clients », ce sont eux. »

Qu’en est-il en Belgique ?

« Le problème se pose aussi. Alexis Deswaef, vice-président de la Fédération Internationale des Droits humains, m’a récemment expliqué qu’il avait analysé le programme de l’époque du Vlaams Blok. Il a remarqué qu’il avait été transposé par des gouvernements auxquels le Vlaams Blok n’avait jamais pris part… En Belgique on parle également tout le temps de la crise des migrants. Mais il n’y a aucune crise. Si des gens se noient, c’est parce que nous le décidons. Un bâtiment de Fedasil a été brulé. Est-ce que l’on se rend compte de ce que cela veut dire ? Il faut prendre des mesures contre ce genre de personnes. Pas les inviter aux discussions pour former un gouvernement… Le discours finit par tuer. Mais d’un autre côté, chez nous aussi, on sent une volonté de résistance (on y revient) de la part de la société civile. Le plus bel exemple est la Plateforme d’hébergement des réfugiés. Ou le nettoyage de la gare du Nord par des gens qui en avaient marre d’entendre qu’elle était sale et de voir que personne ne faisait rien. »

En Belgique on parle également tout le temps de la crise des migrants. Mais il n’y a aucune crise. Si des gens se noient, c’est parce que nous le décidons.

On sent que sur des sujets comme la migration, l’environnement, la prise en charge des précarisés… les avis se radicalisent. La société est-elle plus polarisée qu’avant ?

« Elle se polarise à chaque crise et j’éviterai de faire le lien facile avec les années 30. Mais on constate effectivement une tendance à s’enfermer sur soi-même. La Hongrie est un bon exemple de vers quoi nous nous dirigeons. Viktor Orban a d’abord défini les réfugiés comme ennemis communs et a mis en place des mesures anti-migrants. Il a ensuite exigé de ses travailleurs 400 heures supplémentaires par semaine. Et maintenant, il interdit l’usage de la rue comme maison, rendant les SDF anticonstitutionnels. On va toujours plus loin. »

Dans ce contexte, quel est le rôle d’Amnesty ?

« Il se décline en trois axes principaux. Dans un premier temps, nous avons un travail de sensibilisation sur les Droits Humains à très long terme à réaliser. C’est extrêmement important. Ensuite, nous tentons de provoquer des changements structurels, concrétisés via de nouvelles réglementations, lois… Et enfin, nous dénonçons autant que possible les violations des Droits Humains sur le terrain. Par exemple, pour revenir au Mexique, nous avons obtenu les excuses du gouvernement envers trois sœurs qui avaient été violées par l’armée il y a 25 ans. Il reste à punir les fautifs mais au moins cela a servi à mettre en lumière la situation de ces femmes. Autre exemple, toujours au Mexique, nous avons présenté 24.000 signatures appelant à réviser un procès autour du meurtre d’une femme il y a sept ans. Cela a été fait et il s’agit maintenant d’un féminicide. »

Y a-t-il plus qu’un geste symbolique lorsque l’on allume une bougie Amnesty ?

« Ah oui ! Y a du pognon derrière ! Il faut savoir que ce sont les groupes locaux qui financent l’organisation internationale, et non l’inverse. Les bougies sont donc un moyen de soutenir nos actions. »

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