Campagne de Child Focus: faut-il nécessairement choquer pour se faire entendre?

La nouvelle campagne de la Fondation pour enfants disparus et sexuellement exploités dénonce la pédopornographie dans une vidéo très explicite. Choquer est-il devenu nécessaire pour toucher le citoyen?

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Il faut passer par deux messages d’avertissement avant de pouvoir regarder la dernière vidéo de Child Focus. Le premier s’assure que vous êtes bien majeur, le deuxième met ensuite en garde sur le contenu que vous vous apprêtez à consulter: « Ce film veut éradiquer le plus grand malentendu du monde de la pornographie. Au lieu d’écrire un énième article sur le sujet, ces images montrent simplement la réalité ». Et celle-ci n’est pas agréable à regarder. Dans cette vidéo de quelques minutes, un homme écrit au marqueur « Fuck Me » sur le corps nu d’une femme avant de lui donner une poupée et de la violer. Après de très longues secondes, l’image devient floue et l’on peut lire à l’écran: « Ceci n’est pas un film porno, mais une reconstitution d’images interceptées sur internet. Dans la vidéo d’origine, il s’agit d’un enfant de 8 ans. Aidez-nous. Signalez les abus sexuels d’enfants sur stopchildporno.be« .

Capture d'écran © Child Focus

Choquante, cette vidéo l’est très certainement, mais pour la directrice de Child Focus, Heidi De Pauw, « la réalité est encore plus cruelle ». L’année dernière, l’organisation a reçu 1.728 signalements d’images d’abus pédosexuels, soit une augmentation de 136% par rapport à 2017… Cette augmentation s’accompagne aussi d’une diminution de l’âge des victimes : “Dans le passé, l’âge moyen des enfants maltraités était de huit ans. Nous constatons que les enfants ont aujourd’hui en moyenne à peine trois ou quatre ans et qu’ils sont de plus en plus maltraités de manière violente”, explique Heidi De Pauw.

Susciter l’émotion

En plus des 1.782 signalements, la police fédérale a de son côté reçu 18.000 rapports en provenance des États-Unis. Depuis que les multinationales comme Google et Facebook sont obligées de signaler les contenus pédopornographiques, les États-Unis collaborent en effet avec la Belgique en lui signalant toute image liée à notre pays. « Dans le passé, tout était sur le Darkweb. Aujourd’hui, ces images sont également distribuées via des canaux tels que Facebook, WhatsApp et Skype, des sites que nous utilisons quotidiennement. C’est beaucoup plus proche qu’on ne le pense. Si vous voyez passer ce genre d’images, vous devez savoir que vous pouvez le signaler ».

Voilà ce que vise apparemment Child Focus avec sa vidéo: pousser le quidam à dénoncer des images à caractère pédopornographique. Or, pour Élise Maas, professeure en Sciences de l’information et de la communication et présidente de la section Relations Publiques à l’IHECS, l’incitation à agir (le call-to-action dans le jargon) n’est ici pas très efficace… « C’est tout de suite très choquant et désagréable à regarder. Du coup, est-ce que les gens vont aller jusqu’au bout ? Si on ne va pas jusqu’à la fin, on ne voit pas le message, ni qui est derrière la vidéo. On ne sait pas non plus qui est le public-cible ». Le fait que la vidéo soit uniquement diffusée sur le site internet de Child Focus demande également une certaine démarche de la part du public: il faut soi-même aller la chercher.

« Cette campagne fait partie de toute cette série de vidéos où on a choisi d’utiliser la violence et de susciter l’émotion pour marquer l’individu. Au-delà de l’aspect choquant, je ne suis pas persuadée que le call-to-action soit effectif. Le buzz qu’elle a engendré va déclencher une réaction de sensibilisation au sujet, une émotion négative ou un effroi. Mais qu’est-ce que je peux faire moi, spectateur, pour éviter ça? Là, je n’ai pas la réponse », regrette la professeure en communication.

Choquer pour toucher ?

Campagnes anti-tabac, prévention en matière de sécurité routière… Nous sommes souvent confrontés à des campagnes de sensibilisation assez frontales. Dans un monde où nous voyons chaque jour en moyenne 1.200 messages publicitaires, faut-il choquer pour arriver à se faire entendre ? « Les études sur le sujet montrent que le fait de choquer va laisser une trace. Cela fait réagir, ça marque, ça laisse un souvenir, mais faire agir je ne sais pas… », doute Élise Maas. Or, quand on sait que plus de 19 millions d’images d’abus pédosexuels sont diffusées chaque jour dans le monde, il y a urgence. “Derrière chaque image, il y a une vraie victime de chair et de sang qui portera ce terrible événement avec elle pour le restant de ses jours. Nous devons faire de la lutte contre la maltraitance des enfants une priorité. C’est un signal d’alarme pour les politiciens: donnez à tous les services concernés l’influence juridique et les ressources nécessaires pour mettre un terme à tout cela”, explique Child Focus.

Si comme notre experte, nous doutons que les citoyens ayant vu la vidéo partent à la chasse au contenu pédopornographique, la campagne de Child Focus a clairement réussi à faire parler d’elle, et de son sujet. « En plus de sensibiliser les gens au sujet, ils font certainement cette campagne pour faire le buzz, pour que les médias s’emparent du sujet. Et à cet égard, ils ont clairement réussi ».

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