Des étudiants racontent leur précarité

Les étudiants dépendant de l’aide sociale sont toujours plus nombreux. C’est le signe que l’enseignement se démocratise, mais aussi que la précarisation des jeunes est bien réelle. La Fédération des étudiants francophones secoue le cocotier. Moustique a recontré plusieurs étudiants au CPAS. Ils racontent la débrouille qu'ils affrontent au quotidien.

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Une centaine d’étudiants francophones du Supérieur, soutenue par une délégation de la FEF, la Fédération des étudiants francophones, a été reçue jeudi par le Ministre du Budget, Frédéric Daerden (PS) et la Ministre de l’Education, Caroline Désir (PS). Pour ces étudiants le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles n’a pas encore pris d’initiative en faveur de la diminution du coût des études. Voici pourquoi.

« On n’a pas le luxe d’avoir des parents sur qui compter « 

« On n’a pas le luxe d’avoir des parents sur qui compter. Tout vient de là”, dit Camille, avec un sourire timide. Camille, comme près de 10.000 jeunes, étudie en bénéficiant du revenu d’intégration versé par le CPAS. Camille n’a plus que sa maman qui est malade et qui ne peut l’aider financièrement. Juliette a étudié la sociologie et l’anthropologie. Non sans mal: son CPAS estimait que cette filière n’était pas porteuse d’emplois et voulait la réorienter vers du qualifiant. “J’aurais terminé comme ma mère dans un métier manuel. Aujourd’hui je suis en master en gestion des ressources humaines et c’est ce que j’aime faire. Mais le CPAS, c’est infernal, en tout cas à Uccle. Les assistantes sociales nous font passer pour des profiteurs. Or, pour moi, c’est un droit et pas un service.”

« La viande est un luxe. Et le poisson, on n’en parle pas « 

Camille, elle, tient un autre discours. Toute sa vie, dit-elle, elle sera reconnaissante à la Belgique de lui avoir permis d’étudier. Mais elle en tire une vraie gêne. La jeune femme ne veut pas être cataloguée comme un cas social. Elle cache le fait qu’elle est au CPAS, même ou surtout à son propriétaire. “Je ne passe pas ma vie devant la télé. Je travaille. J’ai l’impression de vivre une double vie. Je ne dis à personne que je suis au CPAS. Et 900 euros, avec 400 euros de logement, c’est très serré. Je ne veux pas d’une vie de rat alors je fais un job à côté.” Pour Camille, “oui, c’est difficile, mais ce n’est pas une histoire de Calimero. La viande est un luxe et le poisson on n’en parle pas”. L’étudiante s’octroie un resto par mois “pour avoir quand même une vie sociale”.

« Je voulais une autre vie »

Anaïs, 24 ans, est plus décomplexée par rapport à sa situation. Si elle est au CPAS, c’est parce qu’elle ne pouvait plus vivre et étudier dans le minuscule logement de ses parents. “À la maison, on n’a jamais manqué de rien, mais les fins de mois étaient difficiles. Je voulais d’une autre vie. C’est pour cela que je fais des études. Je suis une fonceuse, une ambitieuse. Je veux un boulot qui me plaît. J’ai plutôt réussi jusqu’ici. Et sans le CPAS, je n’aurais pas pu.” L’étudiante en master en coopération internationale, fan de rugby, perçoit un revenu d’intégration de 726,21 euros par mois. Son loyer, avec toutes les charges, s’élève à 530 euros. Et elle trouve qu’elle n’a pas à se plaindre.

Redoublement en dix ans

Le nombre d’étudiants qui, comme Juliette, Anaïs ou Camille, vivent dans la précarité a doublé en dix ans. C’est une véritable explosion. 9.144 jeunes âgés de 18 à 24 ans bénéficiaient en Fédération Wallonie-Bruxelles d’un revenu d’intégration étudiant en 2017. Ils étaient 4.642 à en bénéficier en 2008, selon les calculs de l’économiste Philippe Defeyt. Et en 2018, on aurait passé la barre des 10.000. À Bruxelles, l’augmentation serait encore plus spectaculaire qu’en Wallonie. Cette évolution est telle que les jeunes représentent un tiers des allocataires du revenu d’intégration.

« On constate de plus en plus de ruptures familiales »

Le minerval n’a plus été indexé depuis 2010 avec un gain d’environ 120 euros pour chaque étudiant. Les études pour les boursiers sont devenues gratuites. Cela reste pourtant insuffisant. Derrière cette précarisation des étudiants se profile une question de société plus lourde encore. De plus en plus de familles laissent leurs jeunes se débrouiller. À tort ou à raison? “On constate de plus en plus de ruptures familiales, confirme Bérénice Guegan, responsable du service social de l’ULB. De plus en plus de parents ne souhaitent plus entretenir leurs enfants.” Familles éclatées, liens brouillés, milieux très modestes, jeunes qui veulent étudier au-delà de ce que des parents sont prêts à payer: les raisons sont multiples.

En attendant, le revenu d’intégration et les aides sociales permettent à des milliers de jeunes d’aller au bout de leur rêve de diplôme, sachant que les études restent le meilleur ascenseur social. “Le jour où j’ai un salaire, je déménage et je pars en vacances”, rêve Camille. “Dans la vie, il faut se donner les moyens de réussir. Dans un an, ce sera ma vie, mon argent et des comptes à rendre à personne”, s’enthousiasme Juliette. “En septembre, je trouve un boulot. Pour la fierté, c’est vraiment mieux”, conclut, déterminée, Anaïs.

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