Le témoignage d’Adèle Haenel va-t-il réveiller le cinéma français sur les violences sexuelles ?

L’actrice française a révélé avoir été attouchée sexuellement pendant des années par le réalisateur Christophe Ruggia, alors qu’elle n’avait que douze ans. Son témoignage relance le mouvement #metoo ayant jusqu’ici eu peu d’impact dans le monde du cinéma français.

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C’est le média indépendant Mediapart qui révèle l’histoire le dimanche 3 novembre. Dans un article, fruit d’une longue enquête de sept mois, Adèle Haenel explique avoir été victime d’attouchements sexuels de la part de Christophe Ruggia, lors de la préparation, du tournage, et de l’après-tournage du film Les Diables. Il s’agit à l’époque du premier long-métrage de l’actrice âgée de 12 ans. Ce harcèlement sexuel et « hebdomadaire » continuera jusqu’à ses 15 ans, lorsqu’elle décide de mettre fin à sa carrière au cinéma.

Aujourd’hui, son témoignage public est le résultat d’un long travail personnel. Le point de bascule, c’est la vision du documentaire Leaving Neverland où Wade Robson et James Safechuck se livrent sur les abus sexuels qu’ils ont subis durant leur enfance par Michael Jackson. « Ça m’a fait changer de perspective sur ce que j’avais vécu, explique-t-elle hier soir dans un entretien vidéo diffusé en direct par Mediapart. J’ai compris que ce n’était pas qu’une histoire privée et que j’avais peut-être adhéré à la version de Christophe Ruggia qui qualifiait cette histoire d’histoire d’amour. Dans le documentaire, j’ai vu des mécanismes d’emprise et de fascination qui ont été aussi complètement à l’œuvre dans mon histoire. Ça m’a fait du bien de voir ce récit ».

Elle décide alors de se renseigner sur son agresseur, « pour voir ce qu’il était devenu ». Elle découvre avec stupéfaction que Ruggia est en préparation d’un nouveau film (L’émergence des papillons) avec deux adolescents et où les personnages portent les mêmes noms que ceux joués à l’époque par Vincent Rottiers et elle-même. « J’ai trouvé que c’était vraiment abusé, que c’était un dernier pied de nez pour faire comme si ça ne s’était pas passé. C’était juste super humiliant et ça me mettait encore plus en colère. Et je me suis aussi dit qu’il ne pouvait pas refaire un film avec des adolescents, que je ne pouvais pas laisser faire ça aujourd’hui ».

Une enquête de sept mois

Lors d’une soirée, elle rencontre la journaliste Marine Turchi à qui elle raconte naturellement son histoire. À partir de là, la reporter de Mediapart, spécialisée sur le sujet des violences sexuelles faites aux femmes, décide d’enquêter pour recouper le témoignage de l’actrice. « Je me suis dit qu’il fallait enquêter et travailler à partir de cette parole », explique la journaliste sur le plateau de Mediapart.

S’ensuit une enquête de sept mois durant laquelle Marine Turchi sollicite 36 personnes issues de l’entourage d’Adèle Haenel à l’époque et aujourd’hui, mais aussi du tournage des Diables. Dans l’article de Mediapart, 23 de ces personnes témoignent à visages découverts. « Ils ont tous relu leurs paroles. Ce ne sont pas des propos à l’emporte-pièce. Chaque mot a été pesé, et c’est important », explique la journaliste. En plus des témoignages, elle récupère des documents comme des lettres du réalisateur adressées à la jeune actrice. Parmi les différents témoins interviewés, on trouve même l’ex-compagne de Ruggia, en couple avec lui lors des faits. « Il m’avait confié avoir eu des sentiments amoureux pour Adèle, lors de la tournée promotionnelle des Diables », confie-t-elle à Mediapart. Après avoir questionné son compagnon, elle finit par lui faire raconter une scène précise: « Il regardait un film avec Adèle qui était allongée la tête sur ses genoux à lui. Il avait remonté sa main du ventre à la poitrine d’Adèle sous le t-shirt. Il m’a dit avoir vu un regard de peur chez elle, des yeux écarquillés, et avoir pris peur lui aussi et avoir retiré sa main ». Elle le quittera peu de temps après, sidérée par cette histoire, mais aussi consternée par le manque de prise de conscience du réalisateur sur les conséquences de son geste.

Ce dernier n’a quant à lui pas voulu répondre aux questions de Mediapart. « On a eu trois lignes de démenti de son avocat », explique Marine Turchi. Ce démenti choque bien évidemment Adèle Haenel: « Il faut reconnaitre nos récits. Cela ne veut pas dire que vous n’avez plus le droit d’exister, mais vous devez reconnaitre nos récits. C’est tellement violent de nous interdire même cette chose-là. Je suis aussi choquée qu’il dise m’avoir découverte, parce qu’en fait il m’a surtout détruite ».

#metoo et le cinéma français

Depuis les premières révélations et accusations à l’encontre d’Harvey Weinstein le 5 octobre 2017, et la relance du mouvement #metoo par l’actrice Alyssa Milano le 15 octobre 2017 sur Twitter, de nombreux témoignages de femmes ayant été abusées sexuellement ont afflué, autant dans la sphère privée que publique. En tout, on estime qu’une femme sur cinq a été victime de violences sexuelles. Aux États-Unis, de nombreux·ses acteurs·trices ont pris la parole pour raconter leurs histoires et dénoncer un système gangrené par le harcèlement sexuel, comme Reese Witherspoon, Jennifer Lawrence, Patricia Arquette, Hilarie Burton, Terry Crews, Viola Davis, Laura Dern et des centaines d’autres. Le hashtag s’étendra bien au-delà du monde du cinéma, incitant toute femme ayant été victime d’harcèlement, d’attouchements ou de viol à s’exprimer.

Si #metoo a pris une certaine ampleur à Hollywood, notamment avec la création du mouvement Time’s Up fondé par plusieurs célébrités hollywoodiennes, c’est moins le cas dans le cinéma français. Quelques plaintes sont déposées à l’encontre de visages connu du cinéma comme Luc Besson, Gérard Depardieu et Philippe Caubère, mais sans grand retentissement. « Tant que la justice ne s’est pas prononcée, les accusations ne sont que des allégations, explique une productrice à L’Express. Le comédien-vedette ou producteur incriminé est présumé innocent et ne va pas se gêner, en attendant l’issue du procès, de faire blacklister la malheureuse qui a osé s’attaquer à lui ». En septembre 2018, l’émission Interception de France Inter parle de cette omerta sous le titre « L’impossible #MeToo du cinéma français ».

« Je parle par humanisme »

C’est ce silence qu’a brisé Adèle Haenel en confiant sa parole à Mediapart. Consciente de sa position « privilégiée », elle dit le faire aussi pour encourager d’autres victimes à raconter leurs histoires. « Je ne suis pas dans la même précarité que d’autres personnes à qui ça arrive. Je voulais aussi le faire pour leur parler à eux et à elles, leur dire qu’ils ne sont pas tout seul ». Son discours est fort, poignant et très émouvant. « Je suis vraiment en colère, mais la question ce n’est pas tant moi, comment je survis, ou pas, à cela. Je veux raconter un abus malheureusement banal et dénoncer le système de silence et de complicité qui, derrière, rend cela possible. Car le silence joue toujours en faveur des coupables », peut-on lire dans l’enquête du média français.

En plateau, Edwy Plenel, président et co-fondateur de Mediapart, rappelle également une triste réalité : si Adèle Haenel peut aujourd’hui témoigner ouvertement, c’est aussi parce qu’elle est « plus connue » que son agresseur. L’Histoire a en effet montré que de nombreuses victimes « moins célèbres » que leur présumé agresseur ont été accusées de vouloir profiter de la notoriété de l’homme en question ou encore de vouloir lui soutirer de l’argent. « Je n’ai rien à gagner ce soir, si ce n’est que je crois dans l’humanité, dans le réveil possible. Je ne parle pas parce que j’ai un intérêt de carrière derrière. Je parle par humanisme ».

Pour beaucoup, ce témoignage marque un tournant dans le cinéma français. S’il est peut-être trop tôt pour en tirer des conclusions, sa parole a déjà fait réagir la Société des Réalisateurs de Films (SRF) qui a annoncé dans un communiqué avoir radié de son ordre Christophe Ruggia. Un premier pas vers le remaniement de tout un système ? On ne peut que l’espérer.

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