La nouvelle fonctionnalité de Netflix, preuve de son irrespect envers les auteurs

En proposant d'accélérer la vitesse de visionnage de ses programmes, Netflix s'assied sur le travail des réalisateurs et scénaristes. Et pose la question de la propriété d'une œuvre.

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Du binge-watching au speed-watching. Depuis ses débuts, Netflix est passé maitre dans l’art de vous faire rester dans votre canapé (ou votre lit). Après l’enchainement automatique des épisodes et la possibilité d’ignorer le générique, le géant du streaming veut vous faire gagner du temps. Pas pour que vous alliez vous balader, plutôt pour que vous le passiez les yeux rivés sur sa plateforme. Depuis quelques jours, une nouvelle fonctionnalité permettant d’accélérer ou de ralentir les vidéos est testée aux Etats-Unis. On peut ainsi augmenter la vitesse de visionnage jusqu’à x1,5.

Il y a quelques années, les chaines américaines avaient déjà prouvé leur cynisme en accélérant les épisodes ou en supprimant une poignée d’images par seconde de ses programmes. Constatant des modifications dans sa voix lors des rediffusions de Friends, Courtney Cox avait été l’une des premières à dénoncer le procédé. Le tout pour dégager un peu de temps et diffuser de la pub. Les chaines gagnaient facilement deux à trois minutes et des centaines de milliers de dollars.

« Le dispositif a effectivement existé en télé aux USA, mais des applications qui permettent d’accélérer la lecture des vidéos sur internet sont également disponibles depuis un moment, explique Frédéric Young, délégué général pour la Belgique de la SCAM et de la SACD, deux associations d’auteurs, notamment actifs dans l’audiovisuel. Cela dit, ce sont plutôt des extensions pirates que les utilisateurs installent eux-mêmes. C’est totalement différent de voir Netflix proposer une telle fonctionnalité. La plateforme vit de la qualité de ses programmes donc cela me semble aberrant. »

Chantage narratif

On a aussi du mal à comprendre comment Netflix a pu croire que l’idée allait passer chill auprès des créateurs, qui refusent de voir la plateforme rouler sur leurs œuvres. Pourtant, elle semble ne pas avoir anticipé les réactions outrées de Judd Apatow (40 ans, toujours puceau, En cloque, mode d’emploi), Bard Bird (Mission impossible : Protocole Fantôme, Ratatouille) ou encore Peyton Reed (Ant-Man).

Non @Netflix non. Ne me forcez pas à appeler chaque réalisateur et créateur de série sur Terre pour vous combattre sur ce sujet. Ne me faites pas gaspiller mon temps. Je vais gagner, mais ça va prendre une tonne de temps. Ne viens pas mettre le bordel dans notre timing. Nous vous donnons de bonnes choses. Laissez-les comme elles sont destinées à être vues.

C’est une idée terrible, et tous les réalisateurs que je connais vont lutter contre elle.

« Ce serait comme réduire un livre de 200 pages en 50 pages, estime Frédéric Young. Certaines séries s’y prêtent peut-être. Ou alors d’autres programmes, non-fictionnels. Mais plus l’œuvre est de qualité, moins on devrait avoir envie d’y toucher. À partir du moment où l’on en modifie la structure, c’est inacceptable. Quand on a passé quatre ou cinq ans à imaginer telle image pour susciter telle émotion, on ne peut avoir qu’un sentiment de gâchis quand on touche à la durée d’une scène. Par définition, une œuvre audiovisuelle inscrit son écriture et sa narration dans le temps. »

Des gars comme Apatow, Reed ou Bird savent qu’ils ne jouent pas leur carrière en allant au clash avec Netflix. C’est plus compliqué pour des réalisateurs ou des scénaristes plus confidentiels, qui risquent d’être blacklistés par la plateforme en cas de rébellion. « Théoriquement, Netflix n’est pas censé pouvoir modifier une œuvre sans l’accord de l’auteur. Mais il y a effectivement une tension entre ses intérêts moraux et artistiques et ses intérêts économiques. Dans un autre registre, je me souviens d’un auteur qui avait refusé que TF1 place des coupures publicitaires lors de la diffusion de son film. Eh bien il n’a finalement pas été diffusé, et TF1 n’a plus jamais passé un seul de ses films » raconte Frédéric Young.

Le processus d’accélération du visionnage n’est pour l’instant disponible qu’aux Etats-Unis et pour une lecture sur smartphone. Netflix s’est défendu en expliquant que la société testait régulièrement de nouvelles fonctionnalités et qu’aucune n’était définitive. Vu la polémique, elle pourrait donc ne jamais voir le jour. « Je n’y crois pas trop en Europe d’ailleurs, puisqu’apparemment, une fois l’épisode accéléré x1,3, on ne sait plus suivre les sous-titres… Et en Belgique, on a encore besoin des sous-titres. »

Education à l’art

Avec l’omniprésence des sites de streaming et des plateformes VOD, et la facilité déconcertante avec laquelle nous avons aujourd’hui accès à tout ce qui a un jour été capté par une caméra, on peut se demander si les films et les séries ne sont pas devenus des produits de consommation courante. « Le cinéma a toujours eu un aspect commercial. En ce qui concerne les spectateurs, je dirais que cela dépend. Certains veulent uniquement savoir comment l’histoire se termine, alors que d’autres ne toucheraient pour rien au monde à leur série préférée. »

Le débat pose en filigrane la question existentielle de l’appartenance d’une œuvre. Une fois diffusée, consommée et récupérée par le public, à qui en revient la propriété ? A l’auteur, aux producteurs, aux fans… ? « C’est une question intéressante, d’autant que l’on trouve des traces de ce genre de réflexion dans des textes datant de la Rome antique. Juridiquement, il existe toujours un lien entre l’auteur et son travail. C’est un principe ancré dans la DUDH. Mais jusqu’où un auteur tolère-t-il l’appropriation de son œuvre ? Cela relève de la démarche individuelle. Certains auteurs ou héritiers tentent de combattre les reprises que l’on fait de leur travail. Quand on voit le Petit Prince par exemple, il est aujourd’hui mis à toutes les sauces. »

Et de plaider pour une réflexion autour de l’éducation à la culture et à l’art. « Pour moi, il faut repenser la responsabilité individuelle de la consommation des œuvres. Car en cas de succès de ce genre de fonctionnalités, on pourra se demander vers quel type de consommation les gens ont été poussés. »

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