Faut-il rapatrier les djihadistes belges et leur famille ?

L’offensive turque en Syrie a provoqué un véritable chaos sur place, laissant le champ libre à deux membres belges de Daesh, aujourd’hui disparus dans la nature. La Belgique doit-elle rapatrier ceux qui restent ? Les experts disent oui, les autorités ne s’y risquent pas.

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Leurs visages ont fait la une de plusieurs sites d’info en Belgique. Yassine Cheikhi et Mohamed Botachbaqut se sont échappés d’une prison kurde en Syrie. Originaires de Schaerbeek et Bruxelles, les deux individus sont considérés comme dangereux. Cheikhi est un proche d’Abdelhamid Abaaoud, l’un des terroristes des attentats de Paris, tandis que Botachbaqut est répertorié par l’État islamique en tant que « candidat comme kamikaze dans un attentat en Europe ». Échappés du camp d’Aïn Issa, les deux djihadistes ont sûrement pris la direction d’Idleb, dans l’ouest de la Syrie. C’est en effet là que se réfugient les derniers combattants de Daesh dans le pays et qu’il est également « facile » d’entrer en Turquie, première étape pour tenter de rejoindre ensuite l’Europe. En plus des deux hommes, trois femmes et six enfants issus du même camp se sont également échappés. D’après l’OCAM (Organe de Coordination pour l’Analyse de la Menace), 55 adultes et 69 enfants belges se trouvent toujours actuellement dans le nord-est de la Syrie, la zone où la Turquie a concentré ses attaques.

498 combattants

Si on apprenait ce week-end par le média anglais The Guardian que la Belgique se préparait à rapatrier depuis les camps de détention du nord-est de la Syrie ses citoyens suspectés d’avoir des liens avec l’État islamique, les Affaires étrangères ont refusé de commenter cette information. De son côté, le correspondant belge au Moyen-Orient Wilson Fache assure sur Twitter que ses propres sources démentent cette information. Tout porterait à croire que la Belgique est en effet loin de rapatrier ses djihadistes. Mercredi dernier, le Conseil national de sécurité jugeait ce rapatriement « trop compliqué et trop risqué en raison de la détérioration de la situation sur le terrain ».

Pourtant, les recommandations appelant à faire revenir les combattants pour les faire juger en Belgique affluent depuis plusieurs mois. D’après une récente étude, la Belgique aurait le taux le plus élevé de combattants terroristes étrangers (FTF) par habitant en Europe. En tout, l’OCAM compte 498 FTF en plus de 113 « candidats potentiels » au djihad. Parmi eux, 413 ont atteint l’Irak et la Syrie. Les autres ont été arrêtés en chemin, soit en Belgique, soit en Turquie, ou ne sont jamais partis. Un rapatriement contrôlé et organisé permettrait de garder ces individus sous nos radars et d’éviter de prochaines attaques sur le sol belge.

Cinq ans de prison

La question du rapatriement entraîne immédiatement celle du jugement. Faute de preuves, le parquet est très souvent obligé de poursuivre les terroristes de « participation aux activités d’un groupe terroriste ». Un acte passible de 10 ans de prison, mais seulement devant une cour d’assises. En général, les djihadistes sont envoyés en correctionnelle où ils risquent une peine de 5 ans. 25 Belges détenus en Syrie et en Irak ont été condamnés par défaut sur ce principe. C’est également le cas de Yassine Cheikhi et Mohamed Botachbaqut. Le parquet n’est pas satisfait de cette peine de 5 ans, mais estime « ne pas avoir le choix » : « Il est impossible de renvoyer devant la cour d’assises autant de gens, notre système ne le supporterait pas », explique au Soir Eric Van der Sypt, le porte-parole du parquet fédéral. Une peine « légère » qui incite le gouvernement belge à promouvoir soit le jugement des djihadistes sur place en Syrie, soit l’installation d’un tribunal international, une forme de « Nuremberg de Daesh ». Cette deuxième option est pourtant mission impossible, car elle nécessite l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU et les Américains y ont déjà mis leur veto.

Enfants de l’oubli

En plus des nombreuses femmes et veuves de djihadistes présentes en Syrie, beaucoup d’enfants composent les camps de détention kurdes sur place. Nos services de renseignement estiment qu’il y a au moins 137 enfants belges en Syrie, dont 75% sont nés sur place. Des enfants dont le quotidien est rythmé par la guerre depuis leur naissance et qui, d’après les psychologues, souffrent de « stress précoce toxique ». Depuis une ordonnance du 26 décembre 2018 du Tribunal de première instance de Bruxelles condamnant l’État belge à rapatrier rapidement et dans un premier temps six enfants belges prisonniers dans un camp kurde, aucun n’autre enfant n’a été renvoyé chez nous. Les associations s’inquiètent et demandent le rapatriement de tous mineurs belges présents en Syrie. Sans résultat… Pourtant, accueillir ses enfants permettrait de se prémunir de futures attaques. C’est l’avis de Bernard de Vos, délégué général aux Droits de l’Enfant : « gérer, faciliter leur retour et prendre soin de ces enfants constitue le meilleur moyen de prévenir de futurs actes de terrorisme violent chez nous. (…) C’est aussi un symbole fort, volontariste en termes de “vivre ensemble” pour tous nos concitoyens ».

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Parmi ces enfants oubliés par la Belgique, dix feront l’objet d’un procès dans les jours à venir. Un combattant étranger blessé et trois épouses de combattants islamistes assignent en effet l’État belge à les ramener en Belgique ou dans un autre lieu sûr, ainsi que leurs dix enfants, âgés de 6 mois à 7 ans. Leur demande s’appuie sur des rapports médicaux faisant état de la santé des enfants. Ceux-ci souffrent de malnutrition et de diarrhées chroniques. L’un des enfants a également été amputé d’un bras. Si les autorités belges n’agissent pas endéans les 15 jours, les avocats réclament une astreinte de 7.500 euros par jour par personne, plafonnée à 1,5 million par demandeur. Ce procès amènera-t-il la Belgique à revoir sa décision de ne pas rapatrier ses djhadistes ? Rien n’est moins sûr, et les craintes de l’opinion publique de voir débarquer au plat pays une centaine de combattants de l’EI n’aideront certainement pas dans ce sens. Il en va pourtant de la sécurité du peuple belge, et de la vie déjà brisée de nombreux enfants.

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