Boxe, foot américain et rugby: ces sports qui bousillent la tête

La mort du boxeur américain Patrick Day relance le débat sur les dangers de ce type de sport. Les recherches sur les dysfonctionnements cérébraux des sportifs de haut niveau se multiplient. La problématique ne concerne d'ailleurs plus uniquement la boxe et le foot américain.

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Il n’avait que 27 ans. Hier, l’Américain Patrick Day est mort à la suite d’un violent K.O. ayant entraîné une lésion cérébrale sévère quatre jours plus tôt. Victime d’un terrible crochet du gauche, le jeune homme avait heurté lourdement le tapis et avait été évacué inconscient sur une civière jusqu’à l’hôpital Norhtwestern Memorial de Chicago. Il y avait subi une opération de chirurgie cérébrale, mais était depuis plongé dans le coma. Day est le troisième boxeur professionnel à mourir des suites de blessures encourues esur un ring cette année. En juillet dernier, le boxeur argentin Hugo Santillan était décédé après un combat à San Nicolas. Deux jours avant, c’est le Russe Maxim Dadashev qui perdait la vie suite à une lésion cérébrale subie au cours d’un combat dans le Maryland.

Depuis quelques années les inquiétudes grandissent sur l’impact des commotions cérébrales dans la boxe et dans d’autres sports. En août 2018, le joueur de rugby Louis Fajfrowski mourrait suite à un choc subi au cours d’un match amical. Victime d’un plaquage, le jeune homme avait rejoint les vestiaires accompagné d’un médecin. Il perd alors connaissance plusieurs fois et le service médical et les secours arrivés sur place n’arrivent pas à le ranimer. À 20 heures, Louis Fajfrowski décède. Il n’avait que 21 ans.

© Belga ImageLouis Fajfrowski décède en août 2018 suite à un violent plaquage © Belga Image

« Une vingtaine de commotions au cours d’une carrière »

« Pour chaque but que j’ai marqué de la tête, j’en ai réalisé mille à l’entraînement.” Le souci, c’est que des buts de la tête, Alan Shearer en a planté une bonne centaine (sur plus de 400  inscrits) au cours de sa carrière… L’attaquant anglais, vedette du Blackburn champion d’Angleterre en 1995, et de Newcastle à l’aube des années 2000, s’inquiète aujourd’hui des liens entre sa vie de footballeur professionnel et les troubles de concentration et de mémoire qu’il connaît depuis qu’il a raccroché les crampons. “Les résultats des examens sont plutôt angoissants. J’ai une mémoire effroyable, je ne sais pas si c’est parce que je n’écoute pas, mais j’ai vraiment une mémoire très faible”, expliquait-il l’an dernier à un quotidien britannique.

Les chocs initient une dégénérescence des neurones.

Les études sur les risques inhérents aux sports de contact sont aujourd’hui légion et toutes lient les chocs répétés à la tête à des troubles du cerveau. “Ce dont il faut absolument se méfier, c’est l’accumulation de commotions cérébrales, explique Gilles Goetghebuer, rédacteur en chef du magazine Sport et vie. Certains sportifs peuvent connaître une vingtaine de commotions au cours de leur carrière.” Des sportifs qui verront, au fil du temps, augmenter de façon exponentielle les risques de pathologies neurologiques telles que la perte d’équilibre, la démence précoce, les problèmes de mémoire ou les migraines. “À chaque fois, ils ont l’impression de s’en remettre mais ce n’est pas vraiment le cas. Les chocs initient une dégénérescence des neurones.”

1940: début des inquiétudes

C’est sur les rings de boxe américains qu’est apparue la première prise de conscience. “Les boxeurs ont toujours eu tendance à accepter les risques. Mais depuis les débuts on sait qu’il faut mettre en place des règles pour protéger un minimum les boxeurs. On a instauré les rounds, qui permettaient de diminuer les victoires par KO (équivalent à une commotion). Et lors d’un KO, le boxeur avait l’interdiction de revenir avant un certain temps.”

Les études montrent un lien entre jeu de tête intensif et troubles neurologiques. Ensuite, si les premières pathologies sont observées dans les années 40, c’est le dernier quart de siècle qui a vu les recherches s’intensifier. “Les plus gros progrès ont été réalisés lorsque la NFL, la fédération de football américain, a décidé de reconnaître le problème.”

C’est le travail du docteur Bennett Omalu qui met au jour, en 2002, l’encéphalopathie traumatique chronique (ETC). Lorsqu’il se penche sur le cerveau de Mike Webster, ancienne légende de la NFL décédée à 50 ans, Omalu veut comprendre ce qui s’est joué dans la tête d’un homme dont les dernières années ont été marquées par la dépression, la dépendance et la folie. Si les premiers scanners ne révèlent rien d’inhabituel, Omalu soupçonne les chocs fréquents d’être à l’origine de sa démence. Il observe finalement une haute concentration de la protéine Tau, impliquée notamment dans la maladie d’Alzheimer, et fait état de ses recherches à la NFL. D’abord réticente, la fédération finit par accepter les résultats du docteur Omalu, étayés par les études d’autres cas similaires. Depuis, l’ETC, régulièrement diagnostiquée post-mortem sur des sportifs de haut niveau, est devenue un sujet de santé publique aux États-Unis. “Les recherches sur les cerveaux des anciens joueurs de foot américains revêtent aujourd’hui une telle importance que l’un d’entre eux, Dave Duerson, atteint de troubles neurologiques après sa carrière, s’est tiré une balle dans le cœur plutôt que dans la tête afin que son cerveau puisse être étudié.”

Pas que la boxe

Si la boxe, le foot américain ou le rugby sont naturellement considérés à risques, les effets des contacts sont sous-estimés dans d’autres sports, tels que le hockey sur glace, le lacrosse ou, donc, le football. Les dernières études y notent une corrélation entre jeu de tête intensif et troubles neurologiques. Pire, lors d’une tête, le tissu cérébral des femmes souffrirait cinq fois plus que celui des hommes. Les IRM ont en effet montré que les femmes présentaient 8 régions du cerveau où la matière blanche était touchée, contre 3 pour les hommes. Mais le foot reste hermétique à la prévention des dangers et à la prise en charge des joueurs commotionnés. “Là aussi, les États-Unis sont en avance, la fédération ayant décrété l’interdiction du jeu de tête pour les enfants de moins de 10 ans et le limitant jusqu’à 13 ans, rappelle Gilles Goetghebuer. C’est une bonne décision car le danger se présente lorsque le cerveau se bringuebale dans le crâne et qu’il vient taper les parois. Si le geste est bien réalisé, avec les muscles du cou contractés, il n’y aura pas de traumatisme. Mais ces muscles sont moins développés chez les enfants.”

De plus, le remplacement obligatoire d’un joueur atteint à la tête est tout récent sur les pelouses européennes. Nous avions jusqu’ici plutôt l’habitude de voir un joueur remonter sur le terrain après avoir passé un peu d’eau sur son visage. “Les institutions du foot ne prennent pas ces problèmes au sérieux.” La FIFA a en effet l’habitude de remettre en question les résultats de ces recherches. Mais les sports qui, eux, prennent les chocs cérébraux répétés au sérieux sont-ils amenés à devoir évoluer, quitte à réduire leur niveau de violence? “Ce sont surtout les changements de comportement ou non des sportifs eux-mêmes qui seront à observer. En foot américain, la fédération a imposé le port du casque. Résultat: les gars y vont encore plus fort qu’avant…”

En ce qui concerne la mort de Patrick Day, le promoteur de combats Lou DiBella en appelle à des normes de sécurité plus strictes autour des combats de boxe. « Il est très difficile d’expliquer ou de justifier les dangers de la boxe dans un moment pareil (…) Cependant, l’heure est venue de passer à l’action. Bien que nous n’ayons pas les réponses, nous savons les nombreuses questions à poser et nous avons les moyens d’y répondre de manière responsable, pour rendre la boxe plus sûre pour tous les participants », a-t-il écrit dans le communiqué annonçant la mort du jeune boxeur.

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