Le droit à l’oubli existe, mais pas sur les réseaux sociaux

Sur internet, rien ne se perd. Les exemples de personnes voyant leur passé numérique déterré dès qu'ils accèdent à une quelconque notoriété se multiplient. Et on attend toujours de savoir si c'est bien ou pas.

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Le récit est cocasse mais reflète bien le risque que courent les grandes gueules sur internet. La version francophone de Slate rapporte la mésaventure vécue par un journaliste américain alors qu’il fouillait dans les vieux tweets d’un héros local. Une histoire qui rappelle à quel point il faut peser chaque mot avant de le plonger dans l’océan du net car même dans les abysses, il peut à tout moment remonter à la surface.

Remise en contexte : lors d’un match de foot américain dans l’Etat de l’Iowa, Carson King parvient à faire passer une affiche à la télé. « Besoin d’alimenter mes provisions en Busch Light: Venmo @Carson-King-25 ». Un moyen absurde de demander de l’argent pour acheter de la bière. Comme l’absurde fonctionne bien sur Internet, il voit rapidement son compte en banque grossir de quelques centaines de dollars. Après avoir acheté sa bière, il reverse le reste à un hôpital pour enfants. Deux marques de bière s’associent à son action et l’hôpital reçoit plus d’un million de dollars. La presse locale en fait une vedette et le gouverneur de l’Iowa crée même une journée à son nom.

Une belle histoire qui va se fracasser sur l’un des principes inaliénables d’internet : tout laisse une trace. Aaron Calvin en sait quelque chose, et plutôt deux fois qu’une. Ce journaliste du quotidien Des Moines Register, après avoir encensé Carson King, décide d’explorer son passé numérique. Et patatras, dans sa prime jeunesse, le héros a enchainé deux tweets racistes. L’un compare des femmes noires à des gorilles, l’autre ironise sur la mort des Noirs durant la Seconde Guerre mondiale.

Mal à l’aise, le journaliste prévient Carson King de ses découvertes. King décide alors de tenir une conférence de presse pour désamorcer la polémique qui se profile. Il justifie ses tweets comme les conneries d’un gamin qui regardait une émission comique. Le partenariat avec les marques de bière, bien entamé jusque-là, se rompt en une fois, mais l’hôpital continue de recueillir les dons.

Arroseur arrosé

Comme l’explique Slate, l’histoire est un exemple criant de « cancel culture », qui se résume à payer très cher des propos tenus il y a parfois bien longtemps, dans un contexte défini et la plupart du temps sur les réseaux sociaux. Des personnes ont été harcelées ou licenciées quand d’anciens propos leur ont été renvoyés en pleine figure.

La police des réseaux sociaux a pourtant plutôt laissé Carson King tranquille. Aaron Calvin par contre… Soupçonné de vouloir salir l’image de la vedette locale, il s’est mangé la haine des internautes jusqu’à devoir déménager temporairement. Et évidemment, ces haters, apparemment membres de l’alt-right (l’extrême droite américaine), ont retrouvé les vieux tweets du journaliste et ne se sont pas privés de les balancer. Aux relents racistes et homophobes, ces tweets ont fini par lui coûter son job. Ses excuses n’ont pas suffi.

Aux Etats-Unis, le phénomène est presque devenu un sport et celui qui s’apprête à revêtir la moindre once de notoriété doit s’attendre à voir son passé numérique passé au crible. Autant pratiqué par les internautes de gauche voulant illustrer les idées nauséabondes de leurs cibles que par l’alt-right déterminée à mettre en lumière les contradictions de ceux qui veulent défendre la veuve et l’orphelin, « l’archéologie numérique » fait aujourd’hui office de passage obligé du chemin vers la gloire. Une carrière ne démarrera que si l’on en revient sans fracas.

Passage obligé

Mais les exemples d’ascensions brisées par de vielles réflexions fleurissent sous nos latitudes aussi. On se souvient de Mennel Ibtissem, chanteuse au turban bleu et à la voix d’or, virée de The Voice France pour des propos provocants lachés sur Twitter plusieurs années auparavant. S’il y a fort à parier que ses origines syriennes ont « justifié » la chasse de certains internautes affamés, on imagine qu’aujourd’hui, tous les participants nettoient leur historique avant de mettre un pied sur le plateau.

La Belge Axelle Despiegelaere doit elle aussi encore penser avec mélancolie à la carrière qui s’ouvrait à elle. Repérée dans les tribunes des matchs des Diables à la Coupe du monde brésilienne de 2014 pour sa silhouette, elle se voit proposer à son retour un contrat par L’Oréal. Mais l’apparition d’une photo d’elle, un fusil à la main et à côté du cadavre d’une antilope, sur Twitter sonne la fin précoce de sa vie de mannequin.

Au sein de l’UE, un individu peut demander le déréférencement ou le retrait d’une information sur un acte passé susceptible de lui nuire. Mais rien ne lui permet actuellement de se défendre face à ce qu’il a pu écrire sur les réseaux sociaux. Selon les cas, la fouille peut s’avérer d’intérêt public ou inutilement destructrice. En attendant, le débat autour de sa pertinence n’a pas encore été ouvert, que ce soit au States ou en Europe. Pour le moment, il faut simplement accepter de passer par là.

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