Affaire Bicky Burger: histoire d’une hypocrisie accablante

Le scandale qui découle de la publicité Bicky est sur toutes les lèvres. Si elle suscite la colère sans induire l'action, tout ça n'aura servi à rien.

Affaire Bicky Burger: histoire d’une hypocrisie accablante

Elle a bon dos l’indignation. Depuis 24 heures, l’affiche scandaleuse de Bicky tapisse les réseaux sociaux et les médias. Depuis 24 heures, tous et toutes martèlent à quel point il est scandaleux en 2019 d’imaginer une telle publicité. C’est vrai, c’est un scandale. Banaliser les violences conjugales de la sorte donne envie de vomir. D’ailleurs les différents billets d’humeur et articles de presse appuient sur le fait que ce burger est à gerber. Très bien. Mais pourquoi a-t-il fallu qu’une poignée de publicistes décident d’imaginer une aberration préhistorique pour qu’enfin on s’intéresse aux féminicides ?

Depuis des semaines, le collectif français Collages féminicides Paris tapisse les murs de la capitale des prénoms des 113 femmes tuées par leurs (ex-)conjoints depuis le début de l’année. Tous les soirs, elles s’arment d’affiches et de pots de colle pour que ce massacre s’arrête. Pour que les mots « crimes passionnels » cessent d’être utilisés. Pour que celui de « féminicides » les remplace (un terme qui existe d’ailleurs depuis une quarantaine d’années). Parce que, non, on ne bat pas et on ne tue pas quand on aime. Tous les soirs, ces activistes se font arrêter par les policiers et se retrouvent à payer des amendes pour incivilités. Tous-les-soirs.

Depuis des semaines, des dizaines de femmes manifestent seins nus dans les lieux les plus fréquentés de Paris. Toutes ont sur la peau l’âge et le prénom des 113 femmes mortes depuis le 1er janvier. Qu’il pleuve ou qu’il neige, elles continueront à déranger l’espace public parce qu’elles sont épuisées de compter leurs mortes. En Belgique, elles sont 19 à avoir été assassinées cette année. Elles étaient 37 en 2018. « Tous les dix jours, un homme tue sa femme, ou son ex. Et tous les jours, certaines se font humilier, violer, tabasser« , rappelait très justement la journaliste Elodie Blogie dans les colonnes du Soir mercredi matin. Isabelle, Karine, Barbara, Julie, ont perdu la vie parce qu’elles étaient des femmes.

Impunité zéro

Et pourtant, personne ne fait rien. Le manque de réactivité de l’État français est foudroyant. Mais regardons dans notre assiette. En 2016, la Belgique ratifiait la Convention d’Istanbul, premier texte international contraignant en matière de lutte contre les violences faites aux femmes. Pourtant, 80% des articles présents dans cette Convention sont mal ou pas réalisés. « Le débat est totalement absent du monde politique et leurs récentes préoccupations sonnent surtout comme de la com« , nous confiait Céline Caudron, coordinatrice de l’association Vie féminine début septembre. Depuis, aucune mesure forte n’a été prise. Pourtant, le même monde politique n’a pas attendu pour se révolter contre la fameuse pub. Mercredi matin, Paul Magnette promettait sur Twitter qu’il ne mangerait plus jamais de Bicky de sa vie. Très bien. Aussi, plusieurs femmes telles que Bénédicte Linard, Leila Agic, Margaux De Ré, Céline Fremault, Barbara Trachte, partageaient leur écœurement. Encore mieux. Mais ensuite quoi ? « Il faut que des mesures soient prises par l’ensemble des cabinets ministériels. Et qu’elles soient budgétisées. Les gouvernements sont en train d’être formés. C’est le moment d’agir et d’élaborer un plan national« , réagit Céline Caudron.

Sur les réseaux sociaux, beaucoup ont souligné le fait qu’il fallait éviter de diffuser la publicité Bicky et arrêter d’en parler pour ne pas continuer à leur faire de la pub justement. Pourquoi ne pas plutôt profiter de ce bad buzz pour agir ? Parce que si cette image scandaleuse doit avoir un avantage, c’est celui d’ouvrir la porte à l’action et à la mobilisation. Puisqu’une bande de publicistes a jugé rigolo de banaliser les violences faites aux femmes, autant s’en servir. « Pour l’instant, notre pression n’est pas assez forte, détaille Céline Caudron. Il faut que les associations de terrain continuent à se mobiliser, que les manifestations (comme celle qui aura lieu le 24 novembre) soient l’occasion d’exercer une pression si forte que les politiques n’auront plus le choix de se bouger. Il faut un rapport de force. La balle est dans leur camp. Ça ne peut qu’aller mieux. » Parce que si le monde politique (et le monde tout court) se contente de condamner une entreprise de burgers sans rien proposer en retour, alors le vrai scandale sera leur hypocrisie.

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