En Belgique, la sexualité des musulmanes reste taboue

La journaliste marocaine Hajar Raissouni a été condamnée par le tribunal de Rabat à un an de prison ferme pour avortement illégal et relations sexuelles hors mariage. Au Maroc, la sexualité reste taboue, surtout celle des femmes. Pour les jeunes musulmanes de Belgique, le constat est similaire. 

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Cet article est a été initialement publié dans la version papier de notre magazine le 20 septembre 2017

« On ne m’a jamais dit: “Tu ne ramèneras personne, tu ne coucheras pas avant le mariage”, mais ça coule de source”, explique Sarah, 24 ans, étudiante en droit. Née de deux parents marocains elle pose un regard critique et protecteur sur la religion. Une ambiguïté que l’on retrouve chez la plupart de nos interlocuteurs. Sarah vit seule dans son kot, sort en soirée, boit et fume. Des copains, elle en a eu, mais elle ne les a jamais présentés à ses parents, car ses relations ne sont pas stables: “Je me vois mal faire la girouette devant eux”. Elle avoue que tout ce qui concerne le sexe est tabou dans sa communauté: “Le sexe hors du contexte conjugal? Tu n’entendras pas ça dans la bouche de quelqu’un de ma famille”. Mais ce qui ne se dit pas se sait. “Ma mère et ma tante savent que j’ai eu des copains, elles sont pas connes.” Un non-dit auquel se retrouve confrontée Zineb, 22 ans, née à Rabat, vivant en Belgique: “La virginité avant le mariage est une pratique censée être respectée, mais dans mon entourage elle ne l’est pas. Ce n’est pas quelque chose dont on discute.

Ces témoignages entrent en résonance avec ceux rapportés par Leïla Slimani (Goncourt 2016 pour Chanson douce) dans son livre Sexe et mensonges. La vie sexuelle au Maroc. Le sexe hors mariage est légalement interdit dans ce pays par l’article 490 du Code pénal, mais la réalité est bien différente. Une plage, une forêt, un terrain vague, les lieux ne manquent pas pour ceux qui veulent s’aimer. Les conséquences s’ils sont pris en flagrant délit sont parfois terribles: peines de prison, amendes, humiliation, rejet de la communauté. Les Marocains de Belgique ne connaissent pas ces châtiments, même si la pression du groupe est tenace. Ils vivent alors un combat intérieur entre leur culture et leur vie sociale. “C’est un conflit tellement fort que tu as parfois du mal à le gérer”, réfléchit Sarah. Lors de son arrivée dans le monde universitaire, elle enchaîne les guindailles, les clopes et les verres d’alcool: “J’avais un sentiment de culpabilité.” Elle se tourne alors vers son amie d’enfance pour se reconnecter à sa culture, parler arabe, assister à des mariages marocains… “Tu recharges un peu les batteries et puis tu retournes dans le monde réel faire ta life.

Malgré ses nombreuses fréquentations de toutes nationalités, Sarah avoue que plus tard, elle aimerait épouser “un Arabe, pour ne pas perdre ce petit brin de culture”. Mais il lui faudra trouver quelqu’un qui partage la même ouverture d’esprit. “Parfois, je me dis que je suis peut-être trop open pour épouser un Arabe. Je m’affiche avec ma clope et mon verre. Ça dérange et les gens ne sont pas prêts.” De son côté, Zineb a un petit ami depuis trois ans. Ses parents le lui autorisent, car il est Marocain et musulman. Elle n’est pas autorisée à coucher avant le mariage: “Mon père ne me l’a jamais dit cash, mais je le sais. Par contre, je pense que c’est différent pour mon petit frère de 21 ans.” Une “injustice” avec laquelle Ahmed (prénom d’emprunt), jeune Marocain de 26 ans vivant en Belgique, n’est pas d’accord. “Le fait qu’on demande aux filles de rester vierges, de ne pas fumer ni boire, ça pose problème.” C’est à l’âge de 18 ans qu’Ahmed quitte le Maroc pour la Belgique. Ado, il se pose des questions sur cette hypocrisie. “Autour de moi, beaucoup d’hommes vont voir des prostituées, mais leur future femme doit être vierge. Moi je m’en fous si la fille a déjà eu un rapport avant ou pas.” La question de la virginité est un débat qui n’a pas lieu d’être selon Asma Lamrabet, chercheuse en théologie interrogée par Leïla Slimani. “Sur cette question de la sexualité, le Coran est très silencieux. Par exemple, je n’ai absolument rien trouvé sur la virginité, même dans les dires du Prophète. Lui-même avait une sexualité plutôt libérée. L’obsession de la virginité, qui est au cœur de nos sociétés, est d’abord un trait profondément méditerranéen.”

Éduqué au porno

Les récentes agressions sexuelles à Casablanca ont une fois de plus mis en avant la misogynie et la condition des femmes au Maroc. Mais pour Ahmed, ces événements terribles sont moins la manifestation d’un sexisme ambiant que celle “d’une découverte de la sexualité qui se fait sans aucune éducation sexuelle: on n’a rien appris à ces jeunes, alors ils tâtonnent et font ce genre de choses”. La sienne, il l’a faite ici en Belgique via ses lectures et ses expériences personnelles. Lorsqu’il était au Maroc, elle passait par le porno, dans un pays classé cinquième en termes de consommation de X. Il confirme que le sexe et les relations amoureuses y restent des sujets tabous. “C’est une sorte de contrat social officieux: tu n’en parles pas, on ne te pose pas de questions. Quand tu commences à parler d’une fille, c’est pour l’épouser.

Fati Badi, animatrice d’une émission interrogée par Slimani, évoque cette méconnaissance. “Les jeunes hommes marocains vivent un véritable cassetête. Ils sont encouragés très tôt à avoir une vie sexuelle, mais en même temps, personne ne leur explique comment cela doit se passer.” Si le Maroc décrit par Leïla Slimani semble embourbé dans la misogynie, les jeunes Marocains de Belgique interrogés ne se reconnaissent qu’à moitié dans cette réalité. Ici, ils adhèrent à d’autres valeurs, tout en restant attachés à leur propre culture. Sarah refuse qu’on touche à sa religion même si elle admet que certains Marocains ont une mentalité arriérée. Pour Ahmed, l’évolution viendra au cours d’un travail de longue haleine qui durera des décennies. Surtout, ce changement doit provenir de la société marocaine elle-même plutôt que de l’Occident. Une position partagée par Asma Lamrabet. “Je me méfie des hégémonies ou des modèles qu’on se contenterait de calquer. Je crois qu’on a quelque chose à inventer nous-mêmes.

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