Les Mondiaux d’athlé de Doha sont-ils si catastrophiques ?

Si les Championnats du monde d'athlétisme font l'actu, c'est plus pour les polémiques qui découlent de son organisation que pour les performances sportives. Les violentes critiques qui visent le Qatar et la Fédération internationale sont-elles réellement justifiées ?

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« C’est une catastrophe ». Kevin Mayer, champion du monde en titre du décathlon, ne mâche pas ses mots. « Il n’y a personne dans les tribunes et la chaleur n’est pas du tout adaptée. » Son compatriote Yohann Diniz est encore plus révolté. « On nous prend pour des cons » râlait-il avant les 50 km marche, discipline qu’il dominait jusqu’à hier. Il a en effet abandonné après 16 kilomètres, écrasé par la chaleur.

Rappelons que le marathon féminin a été marqué par un nombre important d’abandons et que de manière générale, les épreuves hors stade ont lieu dans la fournaise qatarie. Entre les températures flirtant avec les 40° et un taux d’humidité aux alentours de 70-80%, les athlètes courent en apnée. Sans surprise, depuis le début des Mondiaux d’athlétisme, les critiques fusent et s’adressent tant au pays hôte, le Qatar, qu’à l’IAAF, la Fédération internationale.

Les conditions climatiques accablantes, le manque d’engouement des Qataris, voire les questions écologiques que soulève la climatisation des stades, font quotidiennement de l’ombre aux performances sportives des athlètes. Tous les médias se livrent depuis quelques jours à un réel Qatar bashing, remettant parfois violemment en cause la tenue des Championnats dans le petit Etat de la péninsule arabique.

Dès 6h du matin

Pourtant, certains tiennent à nuancer « la catastrophe ». David Bertrand est journaliste sportif pour la RTBF. Routinier des épreuves internationales et actuellement à Doha pour couvrir l’évènement, il tempère directement les critiques. « Il est évident qu’au niveau de la fréquentation des stades, c’est un flop. Mais il faut voir pourquoi. » Car au-delà du fait que le Qatar ne soit pas un pays de sport à proprement parler (on y reviendra), il y a des raisons objectives qui justifient le peu de monde dans les tribunes. « Les Qataris travaillent très tôt. Ici l’école et le boulot commencent dès 6h du matin. Rester au stade jusque tard dans la soirée est donc compliqué pour une bonne partie de la population. » Cela explique déjà, en partie, que pour une finale de 100 mètres, épreuve reine et se déroulant en clôture de journée, le stade soit encore moins rempli qu’en début de soirée.

Pour autant, David Bertrand promet que l’ambiance est loin d’être morte aux abords des tribunes. « Il y a du monde dans les fan-zones et on note une grande diversité. L’atmosphère est festive. Certaines nations sont fortement représentées, comme la Jamaïque ou plusieurs pays africains. »

La démographie du pays explique également les sièges vides. Pour le démontrer, Serge Van Poelvoorde, membre du comité olympique et du comité d’organisation de ces Mondiaux de Doha, nous propose un rapide calcul. « Le Qatar compte un peu plus de deux millions d’habitants. Parmi eux, un million d’ouvriers provenant du Bengladesh, de l’Inde ou du Pakistan. Un autre million est composé d’expatriés en col blanc. Il reste donc entre 3 et 500 000 Qataris, largement minoritaires dans leur propre pays. Et ces Qataris n’iront au stade que s’ils sont invités. En gros, il faut donc compter sur le million d’expats pour remplir le stade. Avec un stade de 43 000 places et dix jours de compétition, un expatrié sur deux devrait y assister pour le remplir. C’est impossible. »

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Pas (encore) des connaisseurs

Ces Mondiaux rappellent néanmoins que le Qatar est encore loin d’être un pays de sport. « Je comprends que les sportifs soient déçus de concourir dans un stade vide, même s’il y en a certains que 40 000 personnes peuvent crisper, explique David Bertrand. D’autant que le public qatari n’est pas un public de connaisseurs. Quand le speaker a présenté Christian Coleman au 100 mètres, personne n’a bronché. Ailleurs, le public aurait sifflé (à cause des soupçons de dopage qui l’entourent ndlr). »

Mais Serge Van Poelvoorde, qui vit depuis 18 ans au Qatar, se dit témoin des efforts déployés par les autorités pour faire changer cet état de fait. Quoi que l’on pense de l’expansion du pays via le sport, et notamment via les rachats de clubs de foot comme le PSG, il s’agit de reconnaitre que le Qatar s’attelle à devenir une nation qui ramène des médailles. « Tous les pays ont le droit d’organiser ce genre d’événements et je ne comprendrais pas que l’on condamne une nation qui investit pour développer le sport. En amont des ces Mondiaux ou de la Coupe du monde, le Qatar met en place de nombreux programmes pour la jeunesse. »

La faute à la Fédé

En ce qui concerne la chaleur, le journaliste et le membre du comité olympique signalent que les conditions seront aussi éprouvantes à Tokyo l’an prochain pour les JO. La chaleur qatarie a été anticipée par de nombreux athlètes, qui ont préparé leur corps aux hautes températures et à l’humidité. Ceux qui en souffrent le plus sont en réalité ceux qui ont reçu leur invitation quelques semaines seulement avant ces Championnats du monde. « Ces athlètes ont eu un choix à faire, signale Serge Van Poelvoorde. Certains ont renoncé, sachant qu’ils n’étaient pas prêts à affronter ces conditions. » Les autres ont essayé, parfois avec fracas. « L’athlé outdoor est dépendante des conditions climatiques. Ça, on ne peut pas l’acheter… »

Pour Serge Van Poelvoorde, s’il faut chercher quelqu’un à blâmer, c’est plutôt du coté de l’IAAF. « Aucun des problèmes soulevés n’est surprenant. Le Qatar organise régulièrement les Asian Games et un meeting de Diamond League. Et tout ce dont on parle ici faisait partie du dossier de candidature. Quand la Fédération se plaint des logements, elle manque d’honnêteté parce qu’elle les a validés. Elle a choisi le Qatar pour ces Mondiaux en connaissance de cause. »

David Bertrand en profite pour vanter les infrastructures « incroyables » et confie n’avoir aucune crainte pour la Coupe du monde de foot de 2022. « Les Qataris aiment le foot et les supporters seront plus enclins à se déplacer. D’autant qu’ils viendront pour voir plusieurs matchs sur plusieurs jours. En athlé, quand on vient, on voit un athlète une journée puis c’est fini. » Serge Van Poelvoorde se veut lui aussi rassurant. « Les locaux iront voir, c’est certain. Les stades seront remplis. » Et climatisés.

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