Ces 10 moments forts dans la vie de Jacques Chirac

Avec la mort de l’ancien président français, c’est une page importante de l’histoire politique hexagonale qui se tourne. Ses quatre décennies de vie politique sont jalonnées de quelques moments passés à la postérité.

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Un animal. Certains disent aussi un grand fauve, un tueur ou un bulldozer. Sur le plan politique s’entend. Voilà les premiers mots venant à l’esprit pour décrire Jacques Chirac. Entre ses débuts comme conseiller municipal de Sainte-Féréole, en Corrèze, en 1965, et la fin de son deuxième mandat présidentiel en 2007, quelque 42 années se sont écoulées. L’obsession de cet homme décédé ce jeudi à l’âge de 86 ans est restée identique durant ce demi-siècle : conquérir et garder le pouvoir. Valéry Giscard d’Estaing, Nicolas Sarkozy, Édouard Balladur, ou encore Jacques Chaban-Delmas en savent quelque chose. Quant à celui qui était son principal adversaire politique fin des années 70 et qui fut assassiné, Robert Boulin, l’enquête en cours permettra peut-être de savoir si Jacques Chirac a franchi la ligne rouge le concernant.

Certains l’oublient aujourd’hui, mais l’homme s’est quand même pris de nombreuses gamelles. L’élection présidentielle, il l’a perdue deux fois contre François Mitterrand (1981 et 1988). La troisième fut la bonne. On est alors en 1995. Il sauve une campagne électorale mal embarquée avec une expression qui fait mouche : la fracture sociale. Mais « Chichi », c’était aussi une incroyable capacité de rebondir. Et de se renier. D’où le personnage de Super Menteur dans les Guignols. « On a tous quelque chose en nous de Jacques Chirac »: voilà ce que chantait Johnny Hallyday lors d’un meeting électoral du RPR en 1988. Sans aller aussi loin que Johnny, force est de constater qu’on se souvient tous d’une scène, d’une phrase ou d’un moment fort qui a émaillé sa carrière. Moustique vous en propose dix.

Le discours du Vel d’Hiv

L’Etat français porte une responsabilité dans la Shoah. En d’autres termes, les autorités françaises ont aidé l’Allemagne à déporter des juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Les faits remontent aux années 40. Il faudra un peu plus de 50 ans pour qu’un président reconnaisse la participation française au plus grand massacre du 20e siècle. Et c’est Jacques Chirac. Il le fait le 16 juillet 1995, c’est-à-dire dans la foulée de son élection. Ce jour-là, le Corrézien préside les cérémonies du 53e anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv. Les 16 et 17 juillet 1942, 13.000 juifs avaient été arrêtés à leur domicile par des policiers français avant d’être rassemblés au Vélodrome d’Hiver afin d’être envoyés en camp de concentration. « Reconnaître les fautes du passé et les fautes commises par l’Etat. Ne rien occulter des heures sombres de notre Histoire, c’est tout simplement défendre une idée de l’Homme, de sa liberté et de sa dignité. C’est lutter contre les forces obscures, sans cesse à l’oeuvre », lâche-t-il notamment. À titre de comparaison, son prédécesseur socialiste indiquait que « la République n’a rien à voir avec ça ». Le discours du Vel d’Hiv reste un des moments forts de ses 12 années à l’Elysée.

Le fameux « Go to my plane »

Jacques Chirac effectue en octobre 1996 sa première grande tournée diplomatique comme président de la République. Il rend visite à six pays arabes en l’espace de six jours. Objectif : marquer le retour de la France au Proche-Orient. C’est réussi et de manière mémorable. À Jérusalem, dans les étroites rues de la vieille ville, la population palestinienne se presse pour saluer le président français. Mais les soldats israéliens interviennent de manière énergétique. Des journalistes sont bousculés et Chirac ne peut saluer les Palestiniens. L’incident menace de virer à la crise diplomatique majeure. Car le président voit rouge, se fâche et menace de reprendre son avion sur le champ. Son « Qu’est-ce qu’il y a encore comme problème ? Je commence à en avoir assez ! What do you want ? Me to go back to my plane, and go back to France ? Is that what you want ? Then let them go. Let them do. No, that’s… no danger, no problem. This is not a method. This is provocation. That is provocation. Please you stop now » filmé devant les caméras du monde entier est resté dans l’histoire. Il lui vaudra pour toujours une grande sympathie au sein du monde arabe. Pierre Haski, journaliste pour Libération présent ce jour-là explique sur Europe 1: « Cela été un moment diplomatique très fort pour lui, dont il a tiré profit dans le reste de sa visite parce qu’il est devenu, tout à coup, le héros du monde arabe ».

La dissolution

Une connerie. La plus grosse de toute sa vie. Le terme n’est pas très polissé, mais il convient parfaitement. Au printemps 1997, Jacques Chirac dispose d’une majorité très confortable à l’Assemblée. L’homme élu deux ans plus tôt voit d’un œil inquiet se rapprocher les élections législatives de 1998. Les grèves se sont multipliées contre la politique d’austérité du gouvernement Juppé. Alors que la France prépare l’entrée dans l’euro, les indicateurs économiques sont au rouge: la croissance faiblit et le chômage remonte. Bref, Chirac tente l’arme nucléaire institutionnelle : la dissolution de l’assemblée nationale et donc le pari d’élections anticipées. Une option que seuls deux De Gaulle et Mitterand ont osé par le passé. Et encore dans des circonstances très différentes. La manœuvre ne lui réussit pas. La gauche l’emporte et c’est le début de cinq ans de cohabitation avec Lionel Jospin. Chirac aura les mains liées tout le reste de son septennat.

Face à face avec Mitterand

On est dans le débat de l’entre-deux tour de 1988. C’est le face à face finale entre François Mitterrand et Jacques Chirac avant l’élection. Soit un duel entre l’ancien président et son ancien premier ministre. Les deux hommes sortent de deux années de cohabitation particulièrement tendues. Dès le début du duel télévisé, François Mitterrand écrase de son charisme et sa présence son challenger. Et assoie sa stature présidentielle et sa supériorité en le ramenant en permanence à son ancien rôle de premier ministre. Jacques Chirac est dominé, voire méconnaissable. Il tente un « Permettez-moi de vous dire que, ce soir, je ne suis pas le Premier ministre et que vous n’êtes pas le président de la République. Nous sommes deux candidats, à égalité, et qui se soumettent au jugement des Français ». La réponse de Mitterand est aussi calme que cinglante: « Mais vous avez tout à fait raison, Monsieur le Premier ministre ! » L’ancien premier ministre perd largement le second tour et débute une longue traversée du désert. L’échange reste gravé dans les annales

La maison brûle et nous regardons ailleurs

Son discours au Sommet mondial de la Terre des Nations unies en 2002 a marqué les esprits. Prononcé à Johannesburg, en Afrique du Sud, il symbolise un tournant et une prise de conscience des nations sur la nécessité de la protection de l’environnement. Le fameux « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs… », c’est lui ce jour-là. D’une certaine manière c’est aussi Nicolas Hulot, son conseiller pour l’environnement à l’époque, qui fut sa plume. « Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas. Prenons garde que le XXIe siècle ne devienne pas pour les générations futures, celui d’un crime de l’humanité contre la vie », assène entre autres le président. Le discours fait sensation à l’époque. Près de 17 années plus tard, la maison continue toutefois de brûler et on regarde toujours ailleurs. Et au-delà des (très) belles paroles, les actes du président français en la matière s’avèrent moins impressionnantes. Comme souvent avec lui en fait.

La mairie de Paris

Une deuxième maison, un tremplin, une base de repli en cas de défaite et une incroyable source de revenus : la mairie de Paris a joué un rôle important dans son parcours politique. L’homme a dirigé la capitale française de 1977 à 1995. Et c’est peu dire qu’il en a profité largement. Différents scandales à la fin de sa vie politique comme l’affaire des HLM de la Ville de Paris l’ont éclaboussé à la fin de sa vie politique, mais celle des emplois fictifs de la mairie de Paris prend un relief particulier. Elle lui vaut en 2011 d’être le premier président français à être condamné par la justice. Les tentations étaient sans doute trop grandes. Il fut seul maître à bord à la tête d’une collectivité disposant d’un budget de plusieurs dizaines de milliards de francs et d’une administration à faire pâlir d’envie plus d’un ministre. Son bilan est contrasté. La diminution de la fracture entre l’est et l’ouest de la capitale a diminué grâce à la rénovation de l’Est parisien est à son actif. Le réaménagement des Champs-Élysées aussi. Mais la place immense consacrée à l’immobilier de bureau a sans doute contribué à la flambée des prix du mètre carré. Et donc le départ des couches populaires vers les banlieues.

Le discours contre la guerre en Irak

Il n’y a pas à dire : entre Chirac et les discours, il se passe quelque chose de chimique. Il y a eu ceux du Vel d’Hiv et de Johannesburg. Celui prononcé contre la guerre en Irak par son premier ministre Dominique de Villepin est de la même trempe. Nous sommes le 14 février 2003 quand son premier ministre prend la parole à l’ONU. Les mots qu’il prononce ensuite resteront gravés dans l’histoire. Par son style et son éloquence sans doute, par le contenu assurément : la France ose s’opposer aux Etats-Unis qui font pression en faveur de l’option militaire et garde aussi d’une certaine manière son rang de pays non aligné directement sur Washington. Jacques Chirac restera comme le président français qui a refusé en 2003 de participer à la guerre en Irak voulue par les Etats-Unis.

 

Le second tour contre Lepen

Quel bilan pour Jacques Chirac ? La réponse n’est pas si évidente. L’homme s’est maintes et maintes fois renié au gré des intentions de vote et des sondages d’opinion. Une des constantes en fin de carrière reste sans doute son refus de nouer des alliances avec l’extrême-droite. Le fameux front républicain français, équivalent de notre cordon sanitaire, connaît ainsi son apogée en 2002. À l’époque, il se retrouve au second tour face à Lepen. À l’exception d’Arlette Laguiller (Lutte ouvrière), toute la gauche appelle à voter en sa faveur. Il remporte 82% des suffrages. SOS Racisme évoque d’ailleurs ce jeudi le « rempart à l’extrême-droite » qu’il fut durant sa carrière. Ses déclarations lors d’un dîner-débat en juin 1991 à Orléans restent pourtant une tache sur son CV. Elles lui vaudront longtemps le surnom de « Facho Chirac ». Il évoque le “bruit et l’odeur” des familles d’origine étrangère. Mais le 21 avril 2002 a conféré une autre dimension à l’ex-chef de l’État, selon l’association. « Jacques Chirac aura entretenu un rapport étonnant à la lutte contre le racisme. C’est peu dire que Jacques Chirac aura pendant longtemps été considéré comme un ennemi des luttes contre le racisme et pour l’émancipation. C’est pourtant cet homme-là qui apparut en mai 2002 comme un rempart à l’extrême droite« , explique SOS Racisme

Une icône swag

Plus léger: une partie des Français se sont lancés depuis quelques années dans une Chiracmania. Comme François Hollande plus récemment, il bénéficie soudain d’une sorte d’indulgence après tant d’années au pouvoir à être conspué et moqué. T-shirts et sacs à main à son effigie ont vu le jour ces dernières années. Il accède de manière totalement inattendue au statut d’icône de la pop culture. Le site Topito créé pour sa part le top 25 de ses meilleures « punchlines » et le top 38 des « photos de Jacques Chirac, un président comme on en fait plus ». Certains de ses discours sont même repris en chanson sur YouTube.

Le référendum européen

La dissolution n’est pas son seul gros échec. Il ne faut pas oublier le référendum européen de 2005. Il décide alors de faire approuver la Constitution européenne par référendum. Il aurait pourtant pu choisir la voie parlementaire. Un pari d’autant plus risqué qu’il est loin d’être particulièrement crédible sur le sujet. Son tropisme européen ne relevait pas jusque là de l’évidence. Mais le président est poussé dans le dos par sa formation politique et il cède. Mauvais calcul.Le voilà affaibli sur la scène politique française et les deux dernières années de son quinquennat seront longues, très longues. Il peut aussi oublier son rêve d’un troisième mandat. Quant à la scène internationale à laquelle il a consacré l’essentiel de sa présidence, il s’y retrouve passablement discrédité. Un fiasco qui aurait peut-être pu faire réfléchir l’ancien premier ministre britannique David Cameron avant d’annoncer son référendum sur le Brexit. Mais ça, c’est une autre histoire.

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