Le « coup de poker » démocrate peut-il vraiment mener à la destitution de Donald Trump ?

Voilà donc le président US au cœur d'une procédure d'impeachment. Celle-ci peut-elle vraiment aboutir ? Et que vient faire l'Ukraine là-dedans ? On fait le point avec Charles Voisin, spécialiste de la politique américaine.

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Nancy Pelosi, la présidente démocrate de la Chambre (photo), a annoncé hier l’ouverture d’une enquête à l’encontre de Donald Trump qui est soupçonné d’avoir demandé à son homologue ukrainien d’enquêter sur Joe Biden, son principal rival politique pour la présidentielle de 2020. Le milliardaire américain a ainsi reconnu avoir retenu le versement de 400 millions de dollars d’aide militaire à l’Ukraine, officiellement parce que le pays de l’Est est gangrené par la corruption. Officieusement, ce serait une manière de faire pression sur le fraîchement élu président Volodymyr Zelensky, qu’il aurait poussé à traiter avec le procureur républicain Rudy Giuliani. Proche de Trump, l’ancien maire de New-York a pour but l’ouverture d’un procès pour corruption (justement) de Hunter Biden, le fils de Joe… Qu’est-ce que c’est que ce bazar ? Essayons de voir plus clair dans cette partie de poker.

L’atout ukrainien

Comme le résume CNN, fin juillet, Trump joint Zelensky par téléphone et le questionne à propos de la corruption dans son pays, et plus précisément sur les activités de Joe Biden et son fils, Hunter. Ce dernier y a fait des affaires avec Burisma (compagnie de gaz naturel ukrainienne – NDLR) dont il a été membre du CA du printemps 2014 jusqu’au printemps printemps dernier. Flash back. Sur cette période, la société a fait l’objet d’une enquête d’État ukrainienne. En 2016, Joe Biden (qui était alors vice-président de Barack Obama) avait menacé de retenir un milliard de dollars d’aide des États-Unis pour l’Ukraine, à moins que le procureur en charge de l’enquête contre Burisma ne soit remplacé. Cette manœuvre faisait en réalité partie d’un mouvement de contestation internationale qui accusait ledit procureur de ne pas être à la hauteur de la tâche et « d’ignorer » d’important facteurs de corruption en Ukraine. Des organisations indépendantes de fact checkers ont depuis confirmé que les charges retenues contre la société avaient en réalité déjà été abandonnées avant que Joe Biden ne demande le retrait du procureur…

Flash forward. Début août 2019, un lanceur d’alerte membre des services de renseignements américain formule une plainte officielle à propos d’une communication entre Trump et un « leader étranger ». Il était question d’un « Urgent concern », une affaire urgente et importante. Le département justice de l’administration Trump aurait interféré pour ne pas que le rapport soit présenté au Congrès… La clé de « l’affaire » c’est ce qui s’est dit exactement au cours de la conversation téléphonique de juillet entre les deux présidents. Le Washington Post fait mention d’une « promesse » qui a troublé le lanceur d’alerte et la poussé à formuler une plainte officielle. À huit occasions (!) au cours de l’appel, Trump aurait poussé Zelensky a collaboré avec son procureur Rudy Giuliani et d’enquêter ensemble sur Joe et Hunter Biden.

En ce moment, un débat interne se joue à l’intérieur de la Maison Blanche à propos de l’opportunité de rendre public le contenu de la conversation téléphonique. Dans le même temps, Trump semble de plus en plus sur le point d’admettre qu’il a effectivement agi comme le rapport du lanceur d’alerte le suggère. Le président a proposé de fournir une transcription de l’appel… À l’heure actuelle, il n’y a aucune preuve que Joe ou Hunter Biden ont fait quelque chose d’illégal en Ukraine. Et le fait que Trump en ait discuté avec son homologue ukrainien est, au mieux, quelque chose d’inapproprié pour un président. Au pire, cela cache quelque chose de plus sombre et plus problématique pour la présidence de Trump. Avec une possible destitution à la clé. Le président lui, crie au harcèlement sur Twitter.

La main de Pelosi

Ce n’est pas la première fois que le président américain se voit brandir la menace d’un impeachment au cours de son mandat. En avril dernier, la conclusion du rapport Mueller – chargé de faire la lumière sur des interférences russes lors des élections présidentielles de 2016 – était attendu comme le retour du Messi par une partie du camp démocrate, mais celle-ci ne permettait pas d’engager des poursuites. Mais selon le spécialiste de la politique américaine Charles Voisin, la donne a changé cette fois ci : « Au départ, Nancy Pelosi était contre cette procédure d’impeachment. Elle était même assez agacé par ceux qui réclamaient ça dans son parti. Et aujourd’hui elle a complètement changé de camp. J’en déduis qu’elle a des cartes en main qui sont meilleures que lors de la procédure Mueller. Elle sait des choses que le public ne sait pas encore. Donald Trump s’est aussi montré inquiet. Il aurait téléphoné à Pelosi en lui demandant s’ils pouvaient s’arranger. »

La présidente du Congrès doit posséder un « smoking gun », une preuve accablante que Donald Trump a « bafoué la Constitution rédigé par les Pères fondateurs des Etats-Unis », pour reprendre les mots utilisé lors de son élocution devant les médias hier. « Je pense que Pelosi détient la preuve irréfutable que Donald Trump a fauté, mais il faudra attendre le témoignage du lanceur d’alerte cette semaine devant le Congrès pour savoir de quoi il s’agit. « À l’instar de Richard Nixon avec l’affaire du Watergate, Donald Trump dit qu’il va fournir une transcription de ses appels, mais ces transcriptions pourraient être faussées », poursuit notre spécialise. « Quand la Cour Suprême avait demandé à Nixon ses enregistrements, il n’a pas voulu les donner. Il y a été finalement été contraint et c’est ce qui avait finalement changé l’issue de l’histoire. » Le président avait alors démissionné, et la procédure d’impeachment n’avait pas été mené à son terme.

Cartes sur table pour 2020

Selon le New Yorker, pour que la procédure d’impeachment aboutisse à une destitution, il faudrait que trois conditions majeures soient remplies : « un ensemble de faits faciles à comprendre indiquant que Trump a commis des infractions punissables”, “que la destitution bénéficie d’un large soutien dans le pays”“qu’il y ait une chance d’obtenir au moins un certain appui républicain au Sénat, qui rendra le verdict final à l’encontre du président”. Or, comme le fait remarquer le titre d’actualité, une seule des trois est remplie jusqu’à présent. Trump dispose toujours d’un immense soutien populaire ainsi que de nombreux alliés dans le camp Républicain qui contrôle le sénat. Une destitution doit y être avalisé par la vois des deux tiers des sénateurs. C’est ainsi que Bill Clinton (en 1999) et Andrew Johnson (à une voix près en 1868) y ont échappé.

C’est donc « un pari risqué » pour les démocrates note le New Yorker. Un avis partagé par Charles Voisin. « On reproche déjà aux Démocrates d’être des mauvais perdants, de ne pas savoir gagner par les élections par la voix des urnes et dont de miser sur l’impeachment du président. De son côté, Trump va certainement les attaquer sur l’affaire autour d’Hunter Biden. Rien de mal n’a été prouvé jusqu’à présent, mais si on parle constamment du lien entre le part et l’Ukraine sur une chaîne d’info comme Fox News, ça peut leur faire du tort. » Les cartes pourraient également être redistribué en interne, où Joe Biden dominait jusqu’ici la mêlée pour la primaire démocrate dans les sondages. « C’est un grand changement dans la campagne qui était un peu morne jusqu’à présent. Il va sans doute y avoir des répercussions et ça va être intéressant d’observer comment la situation va évoluer. »

Belga Images

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