Écologie: le choc des générations ?

Sur fond de danger climatique, les adolescents font la leçon à leurs parents. Cela va-t-il déchirer les générations ? Pour le sociologue de l’ULiège et maître de recherches au FNRS Bruno Frère, moralisme et culpabilité sont de mauvaises options.

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L’écologie va-t-elle provoquer un choc des générations ? Les jeunes vont-ils s’en prendre à leurs parents ?

Bruno Frère – « On a vite fait de présenter les jeunes écologistes comme une critique des plus âgés. Ils dénoncent d’abord un système d’exploitation massive des ressources naturelles. La critique s’adresse aux six ou sept générations antérieures. On aime créer des clivages générationnels. Mais le message des jeunes doit avant tout s’adresser à un modèle vieux de 150 ans qui remonte à l’ère industrielle. »

« Pointer des responsabilités individuelles, c’est en fait très chrétien. Prêcher pour reconvertir les pratiques n’ira pas très loin »

Les luttes contre le climat véhiculent beaucoup de sentiments de culpabilité entre les générations.

La culpabilisation individuelle est un message dangereux. Ce n’est pas en faisant un grand appel individuel mondial qu’on aura des pratiques plus vertueuses. Dire à chacun sur cette planète qu’il doit faire des efforts sur pied d’égalité, c’est une ineptie. Un Africain aujourd’hui consomme 20 fois moins qu’un jeune pro climat en termes d’énergie. Je trouve que pointer des responsabilités individuelles, c’est en fait très chrétien. Prêcher pour reconvertir les pratiques n’ira pas très loin. C’est oublier que la moitié de la pollution mondiale est produite par quelques dizaines d’industries. Les Gafa ou l’industrie pétrolière sont détenus par quelques individus bien plus coupables que Jeanine qui part en Espagne en avion en ayant mis de côté sur sa petite pension.

Jeanine a raison ?

Il y a une injustice énorme à vouloir faire porter le chapeau à tout le monde, y compris les plus précaires qui peuvent enfin goûter un peu aux fruits de la consommation. Ne soyons pas dupes. J’entends mes collègues se vanter de se déplacer à vélo et de manger bio tout en ayant les moyens de faire quatre fois le tour de la planète pour des colloques.

« Fichons la paix au citoyen lambda. »

Vous voyez : ce n’est pas bien. C’est même mal.

Il ne faut pas faire dans le moralisme mais dans le politique pour cibler les réels responsables de l’exploitation des ressources naturelles. Fichons la paix au citoyen lambda.

Réclamer de ses parents de consommer autrement, ça ne sert à rien alors.

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit. C’est très salutaire qu’il y ait une démocratisation du débat écologique. Le monde scientifique comme la presse se sont emparés de la problématique. C’est très salutaire que les informations climatiques soient prises au sérieux. La jeunesse qui réagit, c’est une bénédiction. Les jeunes d’aujourd’hui ont soif de justice comme cela a toujours été le cas. Cela se passe de la même manière qu’à l’époque de la guerre contre le Vietnam ou des luttes marxistes qui étaient également largement médiatisées.

« Politisons le débat. Ne le moralisons pas. »

Les critiques sont assez conservatrices.

Oui. De mai 68 à nos jours, on a demandé aux jeunes de se tenir à leur place, d’étudier et de se taire. Mai 68 était une révolte étudiante qui a permis des progrès colossaux. Si aujourd’hui il est devenu insupportable de voir une femme être harcelée ou cantonnée au foyer, c’est grâce à mai 68. C’était une lutte libérale au sens idéologique du terme et non économique.

Tout cela est très émotionnel.

Les luttes sociales le sont toujours. Cela passe par la peur de l’avenir. Les engagements seront toujours très émotionnels. Si les jeunes moralisent aujourd’hui les efforts individuels, ils louperont tout. Même si ces jeunes exigent de leurs parents des changements. Mon ado me demande d’acheter un vélo électrique et je vais le faire parce qu’il a raison. Mais politisons le débat. Ne le moralisons surtout pas.

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