Dans les équipes de foot de Kraainem, déjà 2000 réfugiés

Le club de foot du Brabant flamand a lancé en 2015 un programme d'intégration de réfugiés. En quatre ans, ce sont déjà 2000 jeunes qui ont tapé le ballon sur les pelouses de Kraainem. Ce mardi, l'équipe de bénévoles a reçu les honneurs de nombreuses personnalités.

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« 43 ? Ok, I’m coming » A pied d’œuvre depuis 8h du matin, Ilias court dans tous les sens. Là, il traverse les vestiaires pour trouver des chaussures à mettre aux pieds des jeunes réfugiés. Des gamins qui, sans trop s’en rendre compte, sont au centre de l’attention sur le terrain du Royal Europa Kraainem, club de deuxième provinciale.

Ce mardi, les journalistes se bousculaient aux abords des pelouses du club brabançon pour fêter Vieux Sana. Ce jeune Sénégalais de 17 ans est le 2000e réfugié à intégrer la structure du club de la périphérie bruxelloise. Pour l’occasion, du beau monde s’était pressé à la buvette du club. De Mehdi Bayat, jeune président de la Fédération, à Maggie De Block, ministre à l’Asile et à la Migration, en passant par Pierre-Olivier Beckers, président du COIB et Theodor Theodoridis, secrétaire général de l’UEFA. Un grand club belge déroulerait le tapis rouge qu’il ne réunirait pas un tel casting. Tous sont venus assister au formidable succès du projet d’intégration « We welcome young refugees ».

Un projet né en 2015 dans la tête du président du club, Laurent Thieule, alors que l’on commençait à parler d’une crise migratoire en Belgique. « Ma femme voulait accueillir une famille de Syriens à la maison. J’ai alors regardé les systèmes d’accueil en place dans les environs et j’ai découvert le réseau Fedasil. On s’est dit qu’il y avait quelque chose à faire avec le club, en se focalisant sur les mineurs étrangers non-accompagnés (MENA). On n’aurait jamais imaginé atteindre les 2000 jeunes en quatre ans. » L’Europa et ses bénévoles ont rapidement trouvé la bonne formule. « On intègre sept ou huit gamins à la fois. Accueillir 3 ou 4 joueurs dans une équipe, ça va. Si on en accueille dix, ça devient vite compliqué. »

Langue universelle

Concrètement, des bénévoles vont chercher, trois fois par semaine, une dizaine de réfugiés de 10 à 18 ans aux centres Fedasil de Woluwe-St-Pierre et de Rixensart. Une fois arrivés à Kraainem, ils participent à des tables de conversations en français et en néerlandais pour ensuite retrouver le langage universel du football sur les terrains du club. « Que l’on soit syrien, afghan ou belge, un ailier gauche est un ailier gauche » dira d’ailleurs Medhi Bayat dans son allocution. « Il y a un certain turnover, mais en moyenne on accueille une quinzaine de joueurs par semaine, explique Ilias, bénévole. Après c’est clair que c’est plus dur d’en trouver en hiver et qu’on en a trop en été… »

De son côté, le président insiste sur les cours de langues, partie intégrante du projet social. « Ma femme, institutrice, a commencé avec 2 ou 3 collègues. Mais cela a été dur au début. Ces gamins arrivent souvent analphabètes, il faut énormément de patience et on a usé quelques enseignants. Aujourd’hui on se base sur une équipe de 4-5 fidèles. Sans eux le projet n’aurait pas de sens puisque l’on est très attaché à ce mix entre foot et cours de langues. » Le club propose en outre des activités professionnalisantes ou des formations aux travaux manuels via l’association Les Débrouillardes.

©Philippe Pigeon

Une routine au club

Au sein d’un club comptant plus de 300 joueurs issus d’une quarantaine de nationalités différentes, mêler sport et valeurs citoyennes parait aujourd’hui une évidence. Ilias et Benjamin font partie de l’équipe première. Le week-end, ils représentent leur club sur les terrains de P2. Le reste de la semaine, ils participent bénévolement à l’intégration d’une quinzaine de jeunes réfugiés au sein des équipes de Kraainem. « On n’a jamais senti la moindre négativité au club, probablement grâce à nos efforts de communication, explique Ilias. On a sensibilisé les coachs et les joueurs et maintenant cela parait normal pour tout le monde de s’entrainer avec des réfugiés. Quand tu viens à Kraainem, tu sais qu’ils jouent avec toi. »

Même chez les plus jeunes, la langue ne semble pas représenter une barrière. « Les réfugiés peuvent toujours s’exprimer en anglais et ils prennent des cours de français. En plus, on a toujours un traducteur donc ils ne sont jamais ostracisés. » On entrevoit dans les propos d’Ilias les liens qu’il a créés avec certains jeunes et sa volonté de suivre leur parcours. Un suivi pas toujours possible malheureusement. « Ceux qui démontrent une réelle envie de venir au club, on fait tout pour qu’ils puissent s’affilier. Il faut savoir que quand ils arrivent en Belgique, ils débarquent au centre de Woluwé. Là, leur dossier est étudié pendant quatre à huit semaines, puis ils sont transférés dans d’autres centres. S’ils veulent vraiment venir chez nous, on essaie d’intervenir, dans les limites légales, pour qu’ils ne soient pas transférés trop loin. On a récemment perdu un jeune qui est parti dans un centre de Charleroi. »

Le match des appels d’offres

Le faste de l’évènement contraste avec la modestie et le travail de l’ombre des bénévoles au quotidien. Alors que Benjamin joue le jeu des médias dans toutes les langues, Ilias se met en retrait quand les journalistes et les personnalités arrivent. Mais une journée pareille est indispensable. Chaque année depuis quatre ans, le stress se fait ressentir à la remise des dossiers de candidature. « Nous devons montrer aux institutions qui nous soutiennent que le projet fonctionne, signale Laurent Thieule. Le système d’appel d’offres est très compétitif. A titre d’exemple, l’UEFA Foundation ne retient qu’une vingtaine de projets au niveau mondial. Nous sommes dedans et il faut que cela continue. » Que l’idée ait germé dans l’esprit de Laurent Thieule est tout sauf un hasard puisqu’il préside le Think thank européen Sport et Citoyenneté. Armé de son expérience, il a pu maitriser chaque étape du projet sans se bruler les ailes.

La première année, ce sont principalement les parents des jeunes kraainemois qui faisaient vivre l’initiative. Une fois les subsides européens enclenchés, l’occasion était belle de voir plus grand. Les bailleurs de fonds ont en effet une certaine gueule. L’UEFA, la Commission européenne, Engie ou la Fondation Roi Baudouin participent, à coups de centaines de milliers d’euros, à la pérennisation d’un projet à l’objectif aussi simple à exprimer que complexe à mettre en œuvre. « Depuis le premier jour, nous voulons leur rendre leur dignité. Ces enfants arrivent en Belgique avec rien et notre mission est de les aider à recréer du lien social. »

Et maintenant, des filles

Quatre ans et 2000 réfugiés plus tard, quels sont encore les enjeux qui attendent Laurent Thieule et son équipe de bénévoles ? De décliner leur opération au féminin, principalement. Un véritable défi, les filles ne représentant que 10% des MENA. « En plus, elles proviennent souvent de pays où il leur est compliqué de s’émanciper par le sport, du coup elles s’imaginent mal sur un terrain de foot. Nous devons réfléchir à des activités qui leur seraient consacrées. En soi, pour les garçons, le foot n’est qu’un prétexte pour débuter leur parcours d’intégration. »

Certains ont trouvé (ou retrouvé) dans le football plus qu’un moyen de s’intégrer. La deuxième équipe de Kraainem aligne par exemple le jeune Abdou, issu du programme social du club, alors que Mohammed a rejoint le club d’OHL en D1B après deux ans en jaune et bleu. « Ce sont de belles histoires », se félicite Ilias. « On continuera tant qu’on aura besoin de nous. »

©Philippe Pigeon

Crédits photos : Philippe Pigeon

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