Racisme dans le football: on régresse?

Ce lundi soir, Romelu Lukaku ne pensera à rien d'autre que marquer des buts et ramener trois points d'Écosse. Histoire de laisser définitivement l'épisode des cris racistes à Cagliari derrière lui ? Sauf qu’en dehors du terrain, l'affaire a pris des dimensions invraisemblables.

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La Belgique affronte l’Écosse ce soir à Glasgow. Les Diables pourront cette fois s’appuyer dès le coup d’envoi sur Romelu Lukaku, resté sur le banc vendredi dernier lors de la « petite » victoire à Saint-Marin (0-4). Le sélectionneur Roberto Martinez avait décidé de préserver son attaquant – pas indispensable compte tenu de la faiblesse de l’opposition – lors du déplacement. Probablement plus pour le laisser récupérer mentalement que physiquement. Après seulement deux matchs officiels en Série A ponctué de deux buts, l’attaquant de l’Inter Milan ne souffre pas encore de crampes. Mais son dernier match a mis ses nerfs à vif après avoir été victime d’injures racistes de la part des supporters de Cagliari. Une « coutume locale » dans le club sarde, semble-t-il. Outre le Diable Rouge, des joueurs comme le Camerounais Samuel Eto’o, le Français Blaise Matuidi ou plus récemment l’Italien Moise Kean ont été victimes d’injure similaires, prenant la plupart du temps la forme de cris de singes.

Suite aux événements, l’attaquant belge a publié un message sur son compte Instagram appelant les instances de football nationales et internationales à réagir : « Mesdames et Messieurs, nous sommes en 2019 et au lieu d’avancer nous régressons. » Difficile de donner tort au meilleur buteur de notre équipe nationale quand on voit la suite des événements… En Italie, les ultras de l’Inter Milan (supporters de Lukaku donc) ont publié un communiqué adressé directement à leur joueur, lui précisant que le comportement des tifosis de Cagliari n’était pas raciste mais que c’était simplement une « méthode » pour aider leur équipe et induire l’adversaire en erreur. « Quand tu [Romelu] parles de combattre le racisme, tu contribues à la répression des supporters, y compris les tiens, et tu soulèves un problème qui n’existe pas ici. Tu dois comprendre que l’Italie n’est pas comme les autres pays européens où le racisme est un vrai problème. » Et les ultras de conclure leur message en souhaitant une nouvelle fois la bienvenue au joueur… Surréaliste !

« Arrêtons de faire les imbéciles » 

Réagissant à l’incident dans les colonnes du Corriero Dello Sport la semaine dernière, l’ancien footballeur français Lilian Thuram, très engagé dans la lutte contre le racisme sur et en dehors des pelouses, a amorcé une vive polémique en France. Le champion du monde 98 déclarait qu’il fallait « prendre conscience qu’il y a du racisme dans la culture italienne, française, européenne et plus généralement dans la culture blanche« , ajoutant qu’il « est nécessaire d’avoir le courage de dire que les Blancs pensent être supérieurs et qu’ils croient l’être. » La médiasphère française a rapidement repris les propos pour faire éclore une polémique sur fond d’un prétendu « racisme anti-Blanc » qui gagnerait la France et le Vieux Continent, pour reprendre les propos utilisé par le chroniqueur sportif Pierre Ménès sur le plateau de CNews. Le monde à l’envers ! « L’affaire Thuram » a enflé au point d’éclipser ce week-end le débat sur l’homophobie ambiante dans les stades français. Fin août, le match opposant l’OGC Nice à l’OM avait été interrompu après qu’une banderole à caractère homophobe avait été déployé dans une tribune…

Sur les ondes françaises, on discutait encore ce lundi matin des débats stériles du week-end. « Pourquoi est-ce qu’on se concentre sur sa réaction [de Lilan Thuram] plutôt que sur le racisme dans les stades ?« , réagissait Virginie Phulpin dans son édito sur Europe 1. « Vous connaissez le proverbe chinois ‘quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt’ ? Je ne vais pas faire de Lilian Thuram un sage. Mais nous, arrêtons de faire les imbéciles. » Mais que font donc les instances de football pour contrer le racisme dans les stades au juste? Suite à « l’incident Lukaku », la Série A a annoncé lundi dernier vouloir lancer une campagne antiracisme en octobre prochain avec une « équipe contre le racisme », composée de vingt joueurs, chacun venant d’un des vingt clubs du championnat. Sur papier, l’idée est sympa et rappelle un peu la campagne « No To Racism » développée par l’UEFA depuis plusieurs années. Campagne qui ne porte visiblement pas ses fruits comme on peut le voir sur les réseaux sociaux notamment, où les hashtags #NoToRacism se noient parmi un flot de commentaires haineux.

Toile de haine

Si la foule des stades désinhibe les pulsions les plus abjectes, l’anonymat du web le peut tout autant. Romelu Lukaku dénonçait également l’inaction des sociétés comme Facebook ou Twitter face à la prolifération de commentaires racistes sous des publications liées au football. Selon son ancien coéquipier à Manchester United, Marcus Rashford, le phénomène serait même de pire en pire. L’attaquant anglais de 21 ans estimait lui aussi vendredi dernier dans le Guardian que le football est en train de reculer dans sa lutte face au racisme. Plutôt défaitiste, le jeune footballeur, qui a été victime de harcèlement suite à un penalty manqué en championnat déclarait : « Nous avons essayé. Il y a eu des exemples partout où des gens se sont exprimés et je ne dirais pas qu’ils ont été ignorés, mais rien n’a vraiment changé. Voir [le racisme] grimper en flèche au cours des deux derniers mois a été incroyable. » 

La solution pourrait pourtant également venir du Web. Suite aux événements en Italie, les pontes du football belge ont décidé de réagir. « Lorsque l’un de nos joueurs, comme Romelu Lukaku, est visé par des actes racistes, nous nous sentons concernés. Nous trouvons important d’exprimer notre soutien et d’adopter une position claire contre toutes les formes de racisme et de discrimination sur et autour des terrains« , avait réagi la semaine dernière Peter Bossaert, le CEO de l’Union belge, dans des propos relayés par Belga. Cette position claire va dans un premier temps prendre la forme d’un exercice de brainstorming en ligne sur la manière de lutter contre la discrimination et les chants racistes sur et autour des terrains de football en Belgique. L’instance a donc lancé la semaine dernière un « hackathon » pour plus de diversité dans le football belge, en collaboration avec l’asbl Route 2030.

Concrètement, les jeunes de 16 à 25 ans sont invités à réfléchir en équipes et à soumettre leurs propositions sur la manière dont l’Union Belge pourrait éliminer toute forme de discrimination et de chants blessants des terrains de football belges. Les meilleures idées seront présentées le samedi 19 octobre et serviront de base à un plan stratégique pour la période 2020-2024. Patience donc… Pourtant le temps presse.

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