« Il n’y a pas de volonté politique d’en finir avec les violences faites aux femmes en Belgique »

La France s'écharpe actuellement sur les façons de lutter contre les violences conjugales et le gouvernement s'embourbe dans des initiatives maladroites. Mais le débat est au moins sur la table, contrairement à chez nous.

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Le cap des 100 femmes assassinées depuis le début de l’année a été franchi cette semaine en France, alors que le Grenelle sur les violences conjugales (soit une rencontre entre le gouvernement et les acteurs sociaux) s’ouvre aujourd’hui. Une initiative très critiquée, ayant du mal à cacher son allure de sparadrap sur une plaie ouverte. Le pays s’agite et le débat part dans tous les sens. « Mais au moins, il y a un débat », lâche Céline Caudron, coordinatrice de l’association Vie féminine. Chez nous, au moins quinze femmes ont perdu la vie depuis le début de l’année. « En Belgique, personne ne s’en préoccupe, alors que la réalité est la même. Elle est peut-être même pire, on n’en sait rien. » Le constat est amer et les propos sont cash.

On a pourtant l’impression que l’on parle plus des violences faites aux femmes qu’avant ?

Il y a effectivement une plus large prise de conscience dans l’opinion publique, mais c’est principalement grâce aux associations de terrain. Par contre, le débat est totalement absent du monde politique. Leurs récentes préoccupations sonnent surtout comme de la com. On veut bien croire à leur volonté d’agir, mais ils ne font rien concrètement pour le prouver. Certains vont parfois à la rencontre des associations mais on les compte sur les doigts de la main. La meilleure preuve, c’est le non-respect de la convention d’Istanbul. En 2016, la Belgique avait ratifié ce premier texte international contraignant en matière de lutte contre toutes les formes de violence envers les femmes. Trois ans plus tard, on s’est rendu compte que 80% de la Convention est peu ou pas du tout respectée chez nous…

Un constat que vous tirez dans un rapport déclinant également 150 propositions concrètes.

Cela fait des années que les associations parlent dans le vent. Ils veulent mettre en place un Plan national pour lutter contre les violences, mais cela ne marche pas. Les mesures y sont plus symboliques qu’autre chose, alors qu’il suffit de lire notre rapport.

Quand vous dites « ils », vous parlez de qui ?

Justement. On est en Belgique donc c’est compliqué. Chaque niveau de pouvoir engage sa petite politique. Parfois ce sont les mêmes, et parfois elles sont contradictoires ! C’est aux associations de terrain de dire : « hé, vous faites la même chose chacun de votre côté, vous ne travailleriez pas ensemble ? » Il ne faut pas compartimenter la lutte contre les violences. Tous les niveaux de pouvoir sont concernés et un engagement large du gouvernement est indispensable.

Ensuite, on voit que les violences faites aux femmes sont traitées sous les prismes des affaires sociales, de la lutte pour l’égalité des chances… ce genre de petits trucs. Non, ce sont les ministères de la Justice ou de l’Intérieur qui doivent se saisir de la prévention, de la protection des victimes et des poursuites envers les coupables !

En France, les associations réclament entre 500 millions et un milliard d’euros. L’argent reste le nerf de la guerre ?

Il faut effectivement des moyens pour engager et former des gens ou pour mettre en place des infrastructures indispensables. C’est beaucoup d’argent mais il faut comprendre que la problématique concerne toutes les femmes. Toutes ! Soit la moitié de la population. Si l’on ne fait rien, cela coutera à terme beaucoup plus cher, en termes de soins, de travail non fourni ou d’éducation. Car cette violence aura un impact indéniable sur les enfants, que la société devra un jour gérer. Investir de l’argent est un choix politique.

Mais il n’y a pas que l’argent. De nombreuses femmes ne bénéficient pas d’un accueil correct lorsqu’elles se rendent au commissariat. Certains policiers (pas tous) n’en ont réellement rien à foutre. Et c’est vrai aussi parmi les travailleurs sociaux ou dans les hôpitaux. Cette éthique professionnelle n’a rien à voir avec l’argent.

On entend régulièrement que le terme féminicide n’est pas inscrit dans le code pénal. C’est important qu’il y entre ?

D’abord, dans un souci de conscientisation, il est important que l’on utilise les bons mots. Parler de féminicide permet de différencier le crime d’un fait divers ou d’un crime passionnel. Les féminicides ont en commun d’impliquer une relation de domination d’un homme sur une femme et c’est essentiel de le préciser.

Par contre, en ce qui concerne son inscription dans le code pénal, c’est totalement inutile si on ne change rien au système judiciaire. Ce serait purement symbolique.

Quel est le problème de notre Justice ?

Actuellement, on reconnait la violence conjugale comme une circonstance aggravante s’il y a une violence physique. Et encore, il faut que cela soit trash et régulier. Il n’est jamais question de violence psychologique ou économique. Il n’y a aucune réponse de la Justice s’il n’y a pas de trace physique.

En plus, la violence conjugale n’est pas inscrite dans le code civil. Pourtant elle intervient également lors de divorce ou quand il est question de la garde des enfants. Une garde alternée obligera une femme à garder le contact avec son ex-mari, alors que l’on sait que le seul moyen de mettre fin à cette violence est de rompre définitivement ce contact.

Que pouvons-nous faire concrètement, au quotidien ?

Prendre conscience que cela existe et que cela concerne toutes les femmes. On passera déjà d’une question individuelle à un problème de société. Chacun aura alors une responsabilité d’intervenir, de quelque manière que ce soit. Je pense qu’on est sur le bon chemin, car on en parle plus et on en parle mieux. Mais cela manque toujours de politiques volontaristes…

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