Une guerre nucléaire est-elle bientôt possible ?

Le désarmement nucléaire ralentit, les traités s'effondrent et les puissances dotées de l'atome accélèrent le renouvellement de leur équipement. Et on a doucement peur à l'idée que ça pète.

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Entre les éternelles tensions américano-iraniennes, la sortie des Etats-Unis de l’INF (le traité régulant les forces nucléaires à portée intermédiaire) au début du mois d’août, les soupçons de rééquipement russe et… l’idée de Trump d’envoyer des ogives sur les ouragans, ce qui ressemble à une volonté de réarmement atomique réveille le spectre d’une guerre nucléaire. Si le monde parvient à l’éviter depuis plus de septante ans, elle stagne telle une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes.

Alors, devons-nous paniquer à l’idée que l’un des régimes dotés de l’atome ait les doigts qui démangent ? « Une guerre nucléaire est possible. Mais pas probable » répond Michel Liégeois, prof en relations internationales à l’UCLouvain. « L’arme nucléaire a été créée à la fin de la Seconde Guerre mondiale et n’a été utilisée qu’à deux reprises depuis, à Hiroshima et à Nagasaki. Pourtant plusieurs Etats en sont dotés. Et pas des Etats particulièrement stables… L’Inde, le Pakistan, la Corée du Nord notamment. » Toutes les conditions ont donc déjà été réunies pour qu’un pays décide de réduire le monde en poussière et pourtant, nous sommes toujours bien là. « Cela donne du crédit à la théorie selon laquelle l’arme nucléaire est inutilisable dans un contexte politique raisonnable. Aucune nation n’a intérêt à l’utiliser car elle sait qu’elle en subira les effets aussitôt. »

Des armes miniaturisées

Voilà qui est plutôt rassurant. Mais il y a un mais. « Le mécanisme de dissuasion est particulièrement efficace dans un conflit en binôme. Durant la Guerre froide par exemple, ou à travers le conflit qui oppose l’Inde et le Pakistan. » Mais les choses se compliquent lorsque plus de deux pays s’affrontent. « C’est également pour cela que nous avons intérêt à limiter le nombre de pays possédant l’arme nucléaire. Si l’Iran quitte le TNP (traité de non-prolifération), un pays comme l’Arabie Saoudite pourra décider de développer son arsenal nucléaire. » 

Autre motif d’inquiétude, l’essoufflement du processus de désarmement. Les équilibres internationaux se fragilisent et certains pays montrent actuellement les muscles, investissant bruyamment dans de nouveaux équipements.« Durant la Guerre froide, Américains et Soviétiques possédaient plus de 30 000 armes chacuns. Aujourd’hui, on estime leurs réserves à 3500 armes. Le monde est plus sûr quand il se désarme. Mais il y a actuellement une remise en cause de ce processus. Même ceux qui estiment que le nucléaire régule les conflits en sont inquiets. »

Michel Liégeois ne parle pas pour autant d’une nouvelle course à l’armement, mais décèle des relances dans le domaine de la recherche et la diversification des arsenaux. « La plupart des puissances cherchent à miniaturiser leurs armes. Elles veulent en produire des moins puissantes qui seraient utilisées dans des cadres plus précis. » Une démarche relativement flippante révélant les intentions qui entourent ces armes atomiques. « Les missiles intercontinentaux ont été fabriqués dans l’espoir de n’être jamais utilisés. En cas de production d’armes moins puissantes, on assisterait à une normalisation de l’outil nucléaire et on oublierait le mécanisme de dissuasion. »

Israël en tête d’affiche

A l’heure actuelle, huit pays ont testé leur arsenal nucléaire : les Etats-Unis, la Russie, la Chine, la Corée du Nord, la France, le Royaume-Uni, l’Inde et le Pakistan. Ils sont rejoints par Israël, qui possède l’arme atomique sans l’avoir publiquement déclaré. Et pour Michel Liégeois, c’est là que ça pourrait péter. « D’abord, il faut se rappeler que le nucléaire constitue le dernier recours, celui qui sera privilégié si la sécurité existentielle d’un Etat est mise en jeu. Du coup, le pays qui a des raisons de s’inquiéter, c’est Israël. »

La superficie réduite de son territoire et les tensions qui règnent avec ses voisins accroissent sa vulnérabilité, et les autorités en sont parfaitement conscientes. « Israël pourrait être tenté d’utiliser l’arme nucléaire pour défendre une terre indéfendable. Ou s’en servir comme d’une assurance-vie. Ce n’est pas pour demain, mais la situation peut se présenter. »

Ere numérique oblige, le risque de cyberattaques est également extrêmement redouté par les gouvernements possédant l’atome. Encore plus dans les pays considérés comme moins à la pointe au niveau technologique. Mais le monde de la cybersécurité implique de nombreux acteurs, pour la plupart non-étatiques. « Parmi eux, il y a aussi des gens qui pénètrent les systèmes de sécurité pour s’amuser. Imaginer leurs talents entre de mauvaises mains, parfois à leur insu, est assez inquiétant. Un scénario de chantage vis-à-vis d’un gouvernement est imaginable. Je suppose qu’ils y sont préparés, mais aucun système n’est sûr à 100%. »

Pragmatisme atomique

La question de l’armement nucléaire est particulièrement compliquée car sa puissance en fait le meilleur des catalyseurs. « Il est par exemple certain que sans le nucléaire, les USA auraient envahi Cuba en 1962 et provoqué la Troisième Guerre mondiale. » Mais le risque d’accident reste bien présent. « Durant la Guerre froide, on est notamment passé à deux doigts d’un envoi de missile nucléaire à cause d’erreurs d’interprétation. » De plus, comme dit plus haut, la dissuasion ne demeure efficace qu’au sein d’un contexte politique réfléchi. « L’irrationalité de certains dirigeants n’est pas à exclure. Ils pourraient voir la guerre nucléaire comme un acte de foi. »

Des raisons qui poussent de nombreux experts à militer pour une sortie totale du nucléaire dans les conflits armés. Son recours serait par définition disproportionné et impliquerait des dommages collatéraux à peine imaginables. Mais Michel Liégeois se veut plus nuancé. Pour lui, le désarmement nucléaire total comporte autant de risques que le précepte de dissuasion. « On sait que l’arme nucléaire sera toujours susceptible de réapparaitre quelque part, et pas spécialement au sein d’une entité étatique. Imaginez un pays ou une organisation à contre-courant du reste de la communauté internationale qui décide d’attaquer. Les autres nations devront l’affronter désarmées… » Pragmatique, mais implacable. Même pour les adversaires de l’atome.

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