Ne plus prendre de repas en famille, est-ce problématique?

À cause des emplois trop flexibles et des familles recomposées, le rituel du repas familial est en train de disparaître. Ce n’est pas forcément un drame si on trouve d’autres moments pour se parler, entre parents et enfants.

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Le scénario vous est probablement familier, au moins pour quelques soirs par semaine. Votre compagne rentre plus tard du boulot, votre grand garçon a son cours de danse et votre fille, son entraînement de foot. Alors vous mangez seul devant la télé ou la tablette. Quand ils rentreront, ils vous succéderont à table. Soit vous avez cuisiné un bon repas à réchauffer au four à micro-ondes, soit vous avez prévu un plat préparé pour chacun. En Belgique, le repas en famille est menacé. Selon une étude menée l’an dernier par ColliShop, un parent sur trois regrette de ne pas passer assez de temps à table. Ils sont autant à ne plus déjeuner avec leur conjoint et leurs enfants.

Quatre Belges sur dix ne soupent pas non plus en famille. Lorsqu’ils se retrouvent tout de même dans la salle à manger, ce serait en plus pour manger en quatrième vitesse. Sur une semaine, les parents ne passeraient que 4 heures et 7 minutes à table avec leurs enfants. Ceux qui dressent une jolie table, instaurent une atmosphère paisible, lancent une petite musique d’ambiance, resteraient en moyenne 70 minutes de plus assis que les autres.

À l’ère du travail flexible, ce fonctionnement devient inévitable de façon journalière même si certaines familles agissent encore à l’ancienne”, constate la sociologue de la famille Laura Merla (UCLouvain). Le sociologue français et auteur de Casseroles, amour et crises, Jean-Claude Kaufmann poursuit: “C’est la liberté de l’individu de manger quand il le souhaite. Les repas convenus, à heures fixes, entravent la fluidité de la vie”. Difficile de faire autrement aujourd’hui. D’autant que le manque de temps n’est pas la seule transformation de la vie familiale. Il y a aussi la recomposition des familles et les séparations.

Être une famille libérée

Cette nouvelle réalité sociologique a un prix: celui des risques de solitude. “Manger ensemble, c’est partager des émotions, construire de la culture commune, fabriquer du lien. Parler de ce que l’on mange par exemple implique que l’on exprime et confronte des sensations. Ça s’inscrit également dans une histoire commune. Une simple tarte à la rhubarbe peut ressusciter une grand-mère”, poursuit l’auteur français. L’ambiance à table en dit long sur l’atmosphère générale qui règne dans une famille. Le silence imposé témoigne d’une forte autorité parentale et le silence choisi, d’un mal-être. Lorsque la parole est partagée et non hiérarchisée, ça témoigne à l’inverse d’un système éducatif davantage démocratique et libéré. Il ne faut pas nécessairement pleurer la raréfaction des repas communs, à condition que chaque famille puisse trouver d’autres moments privilégiés de dialogue et de partage. Au contraire, “plus cette tendance à l’individualisation se développe, plus les repas pris ensemble sont chargés de sens”, nous dit Kaufmann.

La famille ne serait pas un concept qui va de soi, mais qui se construit et s’entretient. Le repas est un outil permettant d’affirmer clairement une appartenance à un groupe familial. “C’est un moment charnière pour les enfants de familles recomposées, analyse Laura Merla. Le moment où le nouveau partenaire (ou la nouvelle partenaire) est invité(e) à la table avec les enfants de sa compagne ou de son compagnon montre qu’il ou elle intègre ouvertement l’intimité familiale.” Si la place occupée devient définitive et exclusive, il ou elle passe une étape supplémentaire. “C’est une façon pour un enfant ou un beau-parent de marquer son territoire. Ce n’est plus une place d’invité. C’est comme avoir son lit ou sa chambre. C’est symbolique.”

Chacun à sa place

À table, toutes les places ne se valent pas. “Dans les milieux aristocratiques et bourgeois de l’époque, les places du centre et du bout de table sont des sièges d’honneur attribués au chef de famille. À sa droite ou à sa gauche, il y a la personne la plus importante du repas. Ça peut être son épouse, un aïeul, voire un invité au statut privilégié. La cuisinière, souvent la femme, devait à l’époque s’asseoir quand tout le monde était servi. On remarquera que la place près de la cuisine est encore souvent la sienne”, poursuit la sociologue.

Si on considère son évolution, l’évolution qu’on a pu observer au cours de ces dernières décennies semble constituer une exception historique. “Dans l’aristocratie du XVIIIe siècle, les enfants ne mangeaient pas avec les adultes. Au XVIIe dans la classe ouvrière, on comptabilisait cinq repas par jour, très rapidement expédiés. La table à manger comme élément central d’une pièce – la salle à manger – est une invention tardive inspirée par les monastères, appuie la sociologue de l’UCL. Le cinéma et les médias entretiennent cet imaginaire. Historiquement, c’est une erreur. Le repas de famille n’existait pas.

À lui seul cependant, le repas quotidien ou régulier ne suffit pas à souder la famille. Désormais, plus que jamais, l’image qu’elle renvoie à l’extérieur de la maison est importante. “C’est typique de l’ère des réseaux sociaux. Il ne faut plus seulement sa place à table, il faut aussi être présent sur le réseau social de ses parents, de ses frères et sœurs. C’est pour cela qu’on se photographie au restaurant. On observe, pas seulement chez les jeunes, une nécessité de montrer qu’on appartient à un groupe familial.

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