Amazonie : a-t-on besoin de fake news pour s’émouvoir?

De "fausses" photos chocs des feux de forêts en Amazonie circulent massivement sur les réseaux sociaux. Comment expliquer ce besoin de dramatiser encore davantage un phénomène qui l'est déjà pourtant bien assez?

© les contributeurs d’OpenStreetMap
© les contributeurs d’OpenStreetMap

Les feux de forêts en Amazonie ont une nouvelle fois illustré le fascinant fonctionnement des réseaux sociaux, pour le meilleur et le pire. Sur Twitter et sur Instagram, c’est grâce au hashtag #PrayForAmazonia que les internautes ont pu prendre conscience d’une nouvelle catastrophe environnementale étrangement absente des médias traditionnels alors que le « poumon de la planète » brûlait depuis deux semaines déjà. L’émoi populaire global sur la toile a en ce sens servi de lanceur d’alerte. Mais, à travers ce flux émotionnel ininterrompu, des fake news ont inévitablement fini par circuler.

Celles-ci ont pris la forme de photos chocs qui n’ont soit pas été prises en Amazonie, soit à une autre époque, et qui n’illustrent donc pas la catastrophe actuelle pourtant bien réelle. Un singe tenant son bébé mort dans ses bras et hurlant à la mort (cliché pris en Inde en 2017), un lapin carbonisé dans sa fuite (cliché pris en Californie en 2018), une ligne de flammes qui semble s’étirer à l’infinie mais qui est en fait un incendie de déforestation contrôlé par l’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables, l’Ibama… les exemples sont multiples et il n’est pas toujours évident de trier le vrai du fond. Certaines d’entre-elles, reprises directement depuis les réseaux, figurent également dans un de nos articles sur les incendies.

Besoin d’histoires fortes

D’après les théories de Nicole Fisher, conseillère en politique de la santé auprès de la Chambre des représentants des États-Unis et experte en innovation en matière de santé, technologie et santé du cerveau, cela pourrait être lié au besoin profondément humain du storytelling, de s’émouvoir en racontant/écoutant des histoires. « Le storytelling lie les étrangers ensemble et nous pousse à être plus empathiques et plus généreux. Cela se produit par la libération d’hormones, principalement de l’ocytocine, qui est liée à la fois aux comportements de liaison et au stress« , explique l’experte au magazine Forbes. « Et nous savons tous que les nouvelles et les médias sociaux d’aujourd’hui ne manquent pas de personnages forts pour faire émerger ces sentiments. » 

Dans le cas présent, le « personnage » en question est l’Amazonie, le poumon de notre planète, une forêt vierge et mythique qui représente encore une espèce d’idéal du monde sauvage encore (en partie) protégé de la folie des hommes. « Et avec les réseaux sociaux, de plus en plus fréquemment, lorsque les idéaux sont menacés, les réactions deviennent impulsives. » 

Addiction aux drames

La spécialiste américaine explique que lorsque nous – où quelque chose auquel nous accordons de l’importance – ne recevons pas suffisamment d’attention, nous cherchons à apaiser l’angoisse que nous ressentons en cherchant instinctivement à dramatiser davantage. Ca peut paraître contre-productif, mais c’est scientifique. En effet, dans notre cerveau, l’hypophyse et l’hypothalamus sécrètent des endorphines, également appelées substances inhibitrices de la douleur et du plaisir provoquées par… les opioïdes et l’héroïne !

« Au lieu que notre corps réagisse de manière excessive lorsque nous sommes poursuivis par un lion, dans la société moderne, nous voyons les répercussions du cortisol (NDLR : hormone stéroïde qui nous aide à mieux réagir en cas de danger) sur nos processus de croissance, notre système immunitaire, notre système reproducteur et même notre système digestif à partir de choses simples, comme Twitter. Naturellement, comme le drame utilise les mêmes mécanismes cérébraux que les opiacés, les gens peuvent facilement devenir dépendants de l’aspect dramatique. Comme toute dépendance, vous développez une tolérance qui exige en permanence davantage pour obtenir le même effet neurochimique. Dans le cas des drames, cela signifie que vous avez besoin de plus en plus de crises pour obtenir le même frisson. » Il est donc logique d’observer des dérives sur les réseaux dans le cadre de catastrophes, comme c’est le cas ici avec l’Amazonie.

Photo News

Vue aérienne des feux de forêts en Amazonie prise par la Nasa – Crédit: Photo News

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