Instagram: le mode d’emploi pour acheter des ossements

Sur Instagram, on trouve de tout. Des gens qui partagent leurs idées de repas, des photos de chats, des vidéos humoristiques. Et même des crânes à vendre.

©Belga Images

L’édition britannique du mensuel Wired s’est penchée sur le commerce des ossements via le réseau social Instagram. Ce marché très marginal attise les passions des adeptes de l’étrange et du macabre, la valeur des articles atteignant parfois les quelques milliers d’euros. Le compte Instagram le plus populaire, celui de Henry Scragg est pour l’heure suivi par près de 35.000 followers, curieux venus faire du lèche-vitrine et acheteurs potentiels confondus.

À l’origine, c’était eBay qui constituait le terrain de vente privilégié pour le marchandage des os. Mais en 2016, le landerneau des collectionneurs de restes humains s’est tourné vers Instagram après que le site de vente en ligne a interdit la vente des parties du corps, exception faite des scalps. Ce commerce informel suit un processus d’achat très simple : un utilisateur poste une image de son article et propose un prix dans les commentaires. Les utilisateurs intéressés prennent alors contact avec le vendeur, et si un terrain d’entente est trouvé, l’article est envoyé comme une lettre à la poste. Crânes, tibias, omoplates, pelvis… De quoi reconstituer un squelette à part entière.

Instacrâne

Le commerce de restes humains n’est pas illicite sur Instagram, au contraire de la contrebande d’animaux exotiques, d’armes et d’antiquités. Au Royaume-Uni, il n’y a pas de règle de propriété quant aux ossements humains. Cela signifie que ceux-ci appartiennent à quiconque met la main dessus, sans qu’aucun acte de propriété ne soit nécessaire pour en prouver la provenance. Et sur les réseaux sociaux, l’exposition de ces ossements ne pose aucun problème d’ordre juridique. En clair, c’est Byzance pour les exposants.

Les pays occidentaux représentent la région où la pratique est la plus répandue. Et c’est là que le bât blesse. Les archéologues se sont dressées contre cet engouement macabre, le fustigeant pour l’appropriation culturelle qu’il induit. Effectivement, la plupart des ossements humains qui sont en circulation sont le vestige d’une période colonialiste ignominieuse, où les expéditions ethnologiques avaient pour unique objectif de prouver la supériorité de la race blanche sur les allochtones.

Si l’origine des ossements est souvent très floue, on sait par contre qu’une grande partie des flux a transité par l’Inde du 19me siècle, alors dominion de la Couronne britannique. A l’époque, les institutions médicales indiennes fournissaient leurs homologues britanniques en ossements, lesquels faisaient alors l’objet de recherches menées par les étudiants. Pour éviter les controverses grandissantes portant sur l’exposition des reliquats de ces travaux pseudo-ethnologiques, les musées de par le monde ont eux-mêmes commencé à restituer les restes humains de toutes sortes aux populations dont ils sont issus.

Collections et colonies

Mais les collectionneurs d’os ne l’entendent pas de cette oreille et continuent à montrer crânement leurs pièces d’exception et parfois à constituer de vrais cabinets de curiosités. Certains artefacts ont résisté à l’épreuve du temps et ont conservé leur forme originelle, mais d’autres sont taillés ou ornementés par les collectionneurs-mêmes. Nulle intention de duperie à ce niveau-là, étant donné que ce n’est pas le réalisme qui en est le dessein final mais bien une certaine esthétique – aliens et créatures lovecraftiennes sont monnaie courante.

Le problème réside dans le lien qu’ont certaines populations avec les ossements de leurs proches. Les peuples aborigènes de Bornéo et de Papouasie-Nouvelle-Guinée, dont certains cranes sont exposés sur Instagram, ont un rapport à la fois intime et rituel avec les restes des membres de leurs tribus. Ces usurpations culturelles relèvent donc presque de la profanation pour ces populations. Elles ravivent les douleurs d’un passé colonial qui leur a fait payer un lourd tribut. Car le commerce des ossements s’est fait au détriment de certaines populations, certaines étant décimées pour satisfaire les besoins du marché de l’époque. Au vu de sa perpétuation actuelle, on peut en tout cas affirmer que ce secteur peut encore faire de vieux os.

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