Nés sous X, ils cherchent leurs parents biologiques sur Facebook

Nés sous X dans le nord de la France, des centaines de Belges n’ont pas abandonné l’espoir de retrouver leurs “vrais” parents. Leur dernier espoir: les réseaux sociaux.

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Benoît tombe gravement malade en sixième année primaire. La pathologie s’avère extrêmement rare. Le médecin revient inlassablement à la charge avec la même question. Est-ce que c’est génétique? Est-ce qu’un des deux parents a déjà souffert du même syndrome ? La maman du garçon de 12 ans cache difficilement son malaise dans un premier temps, mais elle botte en touche. Pour finalement expliquer que l’enfant a été adopté. “On ne peut pas savoir si c’est génétique. Ses parents sont restés anonymes durant la procédure”, ajoute la mère de famille anversoise. Le déclic de Benoît remonte à cette époque. Toutes ces questions autour de l’identité de ses parents s’avèrent difficiles à avaler.

Cela a commencé à créer de la frustration, et un peu de honte aussi. Ce n’était pas plaisant qu’on me pose chaque fois la question. C’est comme ça que cela a commencé”, se souvient l’homme âgé de 57 ans. Avec ses parents attentifs et aimants, propriétaires d’un magasin de jouets à Anvers, il qualifie sa jeunesse d’“heureuse”. Mais cela ne l’empêchera pas de remuer ciel et terre pour retrouver la trace de ses parents biologiques.

Une quête quasi impossible pour lui comme pour les autres Belges nés sous X – ce qui n’est pas autorisé en Belgique – dans le nord de la France. La procédure garantit l’anonymat aux parents. Les différentes associations impliquées ont tout fait par ailleurs dans les années 60 et 70 pour brouiller les pistes. Quitte à parfois brûler les archives. La recherche ne s’arrête pourtant jamais. Certains anciens adoptés viennent de faire une nouvelle tentative sur les réseaux sociaux. Le principe: poster sur Facebook une photo d’eux avec les rares éléments d’informations glanés sur leur naissance. L’initiative en revient à Anne-Françoise. “Mon nom est Anne. Je suis née le 2 avril 1972 à la clinique Villette à Malo-les-Bains. Je cherche ma maman”, a posté, en mars dernier, la quadragénaire. Sa bouteille jetée à la mer a atteint en quelques jours la barre des 50.000 partages. Le mouvement a pris de l’ampleur et d’autres internautes ont tenté leur chance. Autant d’adultes qui ont quitté depuis longtemps l’enfance, ont construit leur vie et bien souvent aussi une famille. Mais qui veulent toujours comprendre et compléter les pièces manquantes dans le puzzle de leur vie.

L’obsession des origines

À l’instar de Benoît, Monica a tenté le coup. Chercher ses parents biologiques fut longtemps une quête interdite pour cette mère de famille. Par culpabilité. “Je savais très jeune que j’étais adoptée, mais ma mère refusait de répondre à mes questions et me rendait coupable. Elle me disait toujours: “Tu ne vas quand même pas chercher? Moi je suis là et je suis ta mère! Je ne te suffis pas?” C’est pour cela que je n’ai jamais cherché, explique cette Anversoise de 54 ans. Et puis, à 28 ans, j’ai eu mon fils. J’étais en train d’accoucher quand je me suis dit “c’est impossible d’accoucher et qu’on prenne ton enfant”. J’ai commencé à chercher.” Près de 30 ans plus tard, Monica est l’heureuse maman d’une fille et d’un fils de 20 et 26 ans. Elle travaille depuis peu comme manager assistant dans une zone de police locale. Mais elle cherche toujours. “Chaque fois que j’essaie d’arrêter, il y a quelque chose qui vient de l’extérieur et m’en empêche. Quelqu’un comme vous me demande une interview ou une association vient pour ceci ou cela. À chaque fois, je me remets en route”, constate la quinquagénaire.

Porte-à-porte à Malo-les-Bains et Villers-Semeuse, leurs lieux de naissance, interviews en rafale dans les médias, petites annonces dans la presse locale, contacts avec le monde associatif, mais aussi tests avec des bases de données ADN existantes… Benoît et Monica n’ont écarté aucune technique d’enquête ces dernières années. À commencer par une fouille complète de la maison familiale dès ses 14 ans pour le premier. Histoire de retrouver les papiers d’adoption et les faire traduire du français vers le néerlandais par une camarade de classe. L’obsession lui fait longtemps perdre pas mal d’argent et l’empêche d’avoir une vie privée stable. Avec plusieurs ruptures de couple à la clé. “Mes partenaires vivaient mal la situation. Ils ne comprenaient pas. Ils trouvaient que j’avais de la chance. Que j’avais grandi dans une bonne famille à Anvers et je devais simplement profiter de la vie”, explique-t-il. Si la maman de Monica a longtemps condamné la démarche, son mari l’a toujours soutenue: “Il m’encourage et me dit qu’il faut faire ce dont j’ai besoin”. La mère de famille a récemment trouvé une certaine sérénité malgré ses recherches infructueuses. En cause: une thérapie réussie. “Je laisse la porte ouverte, car je veux savoir. Mais je me suis sentie victime durant des années et des années, ce qui n’est plus le cas depuis deux ans. Je me sens comme les autres. Je me sens bien. Je suis adoptée, c’est un fait. Mais ça ne me fait plus de la peine”, explique Monica. Benoît connaît beaucoup d’anciens adoptés qui vivent leur ignorance avec colère et rancœur. Tel n’est pas son cas. “Je n’ai jamais été fâché. Triste et déçu, mais pas fâché. Cela a été une obsession? Oui, jusqu’à mes 38 ans. J’ai alors émigré vers l’Australie, je considérais que j’avais fait tout ce que je pouvais dans mes recherches. L’obsession a évolué en aide envers les adoptés, pour les encourager, leur dire qu’ils ne sont pas seuls. Je m’investis dans beaucoup d’organes d’adoption”, indique-t-il.

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Tous les deux insistent: il ne s’agit en aucun cas de se trouver une nouvelle mère. “J’en ai déjà une. Je veux juste savoir d’où je viens. Ce que je dirais à ma mère biologique si je la rencontrais? Cela me donne des frissons. Je veux savoir pourquoi, les circonstances, voir aussi à quoi elle ressemble, explique la policière. Je ne cherche pas non plus à adopter une famille. Et je ne sais pas si cela se passerait bien. J’ai déjà entendu beaucoup d’histoires sur d’autres adoptés qui n’ont pas été contents. Ce n’est pas toujours facile après.” Pour Benoît, la quête est identitaire avant tout. “Je ne suis pas en recherche d’une mère, mais d’une identité. J’aimerais voir ma mère biologique, voir à quoi elle ressemble. La grande question, si elle veut y répondre, c’est évidemment pourquoi. Je lui dirais à l’avance que je ne suis pas fâché, que je ne l’ai pas été avant et que je ne le serai pas après”, raconte l’Anversois.

Bases de données ADN

En tout cas, le secteur belge en charge des adoptions ne mâche pas ses mots sur le principe d’accouchement sous X. “J’ai repris l’ASBL en 87 et je n’ai jamais pratiqué les accouchements en France. Aussi longtemps qu’il y aura cette loi chez eux, il y aura toujours des Belges qui iront accoucher là-bas. Dire j’accouche sous X, c’est faire comme si rien ne s’était passé. Il est pourtant hyper-important que l’enfant connaisse son identité d’origine, mais aussi qu’on ne dénie pas à ces femmes le fait qu’elles ont accouché, explique Michèle van Egten, coordinatrice du service d’adoption Thérèse Wante basé à Ottignies. En Belgique n’importe quelle femme qui accouche donne son nom à son enfant. On peut renoncer à son enfant à la naissance, mais il garde son nom d’origine.” La responsable insiste: de nombreux adultes en souffrance contactent encore l’association avec l’espoir de retrouver leurs parents d’origine. “Ce qui est important à dire dans votre article, c’est que ces femmes doivent se manifester. Ce n’est que comme cela qu’on peut réunir les parents d’origine”, souligne Michèle van Egten.

Mais les mentalités changent. D’abord parce qu’un centre public de données ADN va voir le jour en 2020 du côté flamand. Objectif: faciliter des retrouvailles. Ensuite, l’association Thérèse Wante n’a pas toujours refusé de s’impliquer dans ce type d’adoptions. L’organisme a par exemple réglé le dossier de Monica. Et enfin, des bases de données ADN privées existent aussi. Elles permettent parfois de déboucher sur d’heureux événements. Au moment d’écrire ces lignes, Benoît pense en tout cas avoir retrouvé sa mère grâce… à la campagne Facebook, puis ces fameux tests génétiques. “Il faudra voir si elle veut me rencontrer. Une association va d’abord la contacter”, explique-t-il, fébrile. Pour le quinquagénaire, chercher des parents biologiques était même devenu un job depuis deux ans, lui qui s’est fait un métier de trouver pour ses clients les réponses qu’il n’a pas pu trouver pour lui. L’Anversois pourrait arriver à la fin de sa quête dans quelques semaines.

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