« Blackface »: de quoi s’agit-il et pourquoi est-ce considéré comme raciste ?

Le collectif Bruxelles Panthers a écrit à l'UNESCO pour demander le retrait de la Ducasse d'Ath du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. La raison : la présence dans le cortège du "Sauvage", un personnage aux caractéristiques négrophobes. "Blackface" en premier lieu.

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Événement incontournable du folklore de la Wallonie picarde, la Ducasse d’Ath connaît une préparation chahutée cette année. Le collectif Bruxelles Panthers a écrit à l’UNESCO pour demander que l’événement qui aura lieu les 23, 24 et 25 août prochain soit retiré de la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité qu’il a intégré en 2005. Dans la ligne de mire de l’association anti-raciste et décolonniale bruxelloise, le « Sauvage ». Ce personnage du cortège avait déjà soulevé des questions de la part de l’UNESCO lorsque les autorités athoises avait remis leur dossier de candidature, mais les explications fournies à l’époque avaient visiblement donné satisfaction.

Grimé de noir, le “Sauvage” est décrit sur le site officiel de la Ducasse d’Ath comme un personnage qui “témoigne du goût de l’exotisme du 19e siècle”. Apparu en 1856, ce personnage symbolisait surtout la fascination malsaine des Occidentaux de l’époque par rapport aux populations d’Afrique subsaharienne, considérées comme « des sauvages » (le nom du personnage ne doit rien au hasard). « Le Sauvage est un personnage grimé de noir et affublé de toute une série de signes avilissants tels qu’attribués aux Noirs par nos sociétés racistes à travers l’histoire« , dénonce l’association Bruxelles Panthers. « Gros nez, grosses lèvres rouges, tenues « tribales », boucle dans le nez, chaînes au cou et aux poignets, etc. ; à cela s’ajoute un comportement agité« . En effet, son rôle est de « faire rire le public et faire peur aux enfants » comme la résumé son ancien interprète au journal la DH l’an dernier.

Quand bien même des historiens locaux affirment que le « Sauvage » serait devenu au fil du temps « ludique et sans intention de jeter le discrédit sur les personnes de couleur« , la réaction de l’association bruxelloise prouve le contraire. « Le collectif Bruxelles Panthères demande qu’au regard des valeurs et principes que représente le label patrimoine immatériel de l’humanité décerné par l’UNESCO, celui-ci ne soit pas plus longtemps souillé par des traditions racialisantes qui essentialisent une part importante de la population belge et européenne. Le collectif Bruxelles Panthères œuvre contre le racisme, pour la tolérance et la paix et considère que cela ne peut se faire lorsque certains d’entre nous font face à des actes négrophobes ou lorsque des activités sociales et populaires sont empreintes de négrophobie. » 

Bruxelles Panthers était déjà parvenue à annuler « la sortie des nègres » lors de la ducasse des Culants à Deux-Acren en 2018 et peut donc légitimement nourrir l’espoir d’obtenir à nouveau gain de cause cette fois-ci. Sur les réseaux sociaux, certaines personnes s’insurgent contre une forme de pouvoir centralisée à Bruxelles leur dicte « les bonnes manières » et d’autres s’en moquent en disant que leur folklore n’a pas besoin de l’UNESCO pour subsister. Mais la polémique du « Sauvage » dépasse en fait largement le cadre local et même celui de la Belgique car elle incarnée dans ce cas-ci par le « blackface », le fait qu’un homme (ou une femme) blanc(he) se grime la peau en noir pour « rigoler ». Cet acte, qui peut paraître dénué de mauvaises intentions, est une véritable insulte raciste envers les personnes noires. Pour le comprendre, il faut jeter un regard sur l’Histoire.

Être « Noir » n’est pas un déguisement

D’après le site français militant de Une Autre Histoire, l’habitude de se divertir en se moquant des Africains – notamment dans des spectacles – remonterait aux premières razzias d’esclaves opérées par les Portugais vers 1440. Mais le « blackface » s’est véritablement développé sur les scènes de théâtre et cabarets aux États-Unis au cours du XVIIIe siècle, en pleine période esclavagiste. « Au départ, l’effet comique est censé résulter du simple fait qu’un Blanc soit grimé en Noir : peau très foncée, chevelure afro, grosses lèvres, yeux exorbités. Le principe initial est de se noircir la face, prendre un supposé « accent » et écorcher la langue. Le clown « blackface » est supposé stupide – bien que « malin comme un singe », bien sûr – ignorant, paresseux,  gourmand (raffolant de pastèques et de cuisses de poulet dans la version américaine) menteur, voleur, lâche, violent, et obsédé par le sexe« , est-il expliqué sur le site. C’est surtout l’acteur américain Thomas Rice qui a rendu la pratique populaire sous la forme du personnage « Jim Crow » qu’il a composé en 1828.

Le « blackface » s’est perpétué à travers les spectacles comiques, les déguisements populaires mis dans le commerce par certains fabricants (perruques afro, os dans le nez etc), puis les films et les séries dans des formes plus élargies – des acteurs blancs interprétant des Indiens d’Amérique ou des personnages asiatiques (« yellowface ») – et donc aussi le folklore avec notamment les méchants personnages du « Sauvage » de la ducasse d’Ath, les « Noirauds » à Bruxelles – qui en mars dernier avaient décidé de peindre une partie de leur visage avec du jaune et du rouge en rappel aux couleurs du drapeau national – ou le fameux Zwarte Piet/Père Fouettard qui, à chaque saint-Nicolas, apporte davantage de polémiques que de cadeaux pour les enfants… Être confronté très jeunes à ces représentations participent à internationaliser le fait qu’il n’y a « rien de mal » à se déguiser de la sorte et explique que la pratique du « blackface » est encore méconnue (voire inconnue) par nombre de Belges. La soirée « AfroHouse » du collectif Thé Dansant à Tervuren l’a encore illustré tout récemment…

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