Drogues en festival : mieux vaut prévenir que mourir

La réduction des risques est largement négligée en Belgique. Elle a pourtant prouvé son utilité, mais le pays ne semble pas prêt à investir dans des mesures de prévention.

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Des saisies de drogues à la pelle, des dealers arrêtés, des festivaliers en bad trip… La période des festivals est particulièrement propice à ce genre d’actu. Pourtant, des questions se posent chaque année sur la manière de gérer la situation. La ligne semble parfois brouillée entre les pouvoirs publics, les organisateurs, les associations de terrain et les consommateurs. Particulièrement à Tomorrowland, dont nous avons essayé de joindre les responsables, mais nos mails et appels sont restés sans réponse.

Il y a pourtant des choses à dire sur le festival de Boom, commune devenue deux week-ends durant le temple de dealers jouant au chat et à la souris avec des organisateurs et des autorités régis par la tolérance zéro. “Ils se vantent de leurs moyens de répression? Ah bon. Moi je n’ai pas vu grand-chose, sourit Benjamin, qui foulait la plaine pour la troisième fois cette année. On a été contrôlés à l’entrée chaque jour et on est chaque fois passés avec des bazars. Et côté prévention, rien du tout. Pas une alerte sur ce qui circule, pas un stand d’info.

Pourtant, l’association VAD (pour Vlaams expertisecentrum alcohol en andere drugs) a plusieurs fois proposé son aide à Tomorrowland. “On a eu des contacts avec les organisateurs. À un moment, ils nous ont dit: “c’est bon, on n’a pas besoin de vous pour la prévention, on va faire ça nous-mêmes”. C’est leur choix. Ils mettent des messages dissuasifs et communiquent beaucoup sur la répression, mais on peut se demander s’il ne faudrait pas mener des actions sur le terrain. Ils ne nient pas la réalité, et martèlent dans la presse que “Tomorrowland est comme une ville. Et que s’il y a de la drogue dans les villes, il y en a forcément à TML”.”

Budget sous-dosé

Et pas toujours de très bonne qualité… Avec ses potes, Benjamin s’est fait la réflexion “qu’on devrait pouvoir aller faire analyser nos trucs pour être sûrs”. Ça existe, cela s’appelle le testing. Certains festivals le proposent, comme Dour ou Esperanzah! Le festival de Floreffe propose également des relax zones, des maraudes d’infirmiers et des stands d’info. Comme quoi, réduire les risques en amont est possible.

Mais le problème ne se règle pas une fois la saison des festivals terminée. Les experts sont unanimes: les dispositifs de prévention sont très clairement sous-financés. “Les stratégies de prévention per- mettent d’éviter les usages problématiques. Mais elles sont les grandes oubliées des pouvoirs publics”, déplore Michaël Hogge, chargé de projets pour Eurotox, l’Observatoire socio-épidémiologique alcool-drogue en Wallonie et à Bruxelles.

On note en effet un (très gros) déséquilibre entre les financements des différents dispositifs. En Wallonie et à Bruxelles, les piliers prévention et réduction des risques ont été respectivement subsidiés à hauteur de 14 et 5 millions d’euros en 2015, soit… 1,2 et 0,4 % des dépenses publiques en matière de réduction des assuétudes. Un budget en lambeaux comparé aux 38 % consacrés à la sécurité et à la répression (une augmentation de près de dix pour cent par rapport à 2012) qui représentent plus de 514 millions d’euros. “Politiquement, c’est plus facile de mettre de l’argent public dans une mesure dont les effets sont visibles rapidement. La prévention est difficile à quantifier et ne s’évalue jamais à court terme…” continue Michaël Hogge.

De son côté, l’Agence régionale pour une vie de qualité (AViQ), soit la branche du SPW Santé publique en charge de la prévention des assuétudes, reconnaît son importance mais base principalement son message autour d’un postulat clair: les pouvoirs publics financent les associations, et elles se chargent de tout sur le terrain. “Nous leur faisons confiance. Nous sommes davantage là pour contrôler l’utilisation des moyens mis à leur disposition que la réalisation d’objectifs précis. Cela a surtout pour avantage de leur permettre des prises de décision plus rapides qu’en passant par le politique”, explique Jean-Marie Gerckens, inspecteur général à l’AViQ. Un moyen de laisser une part d’autonomie aux associations mais également de leur laisser la quasi- entièreté des responsabilités sur les épaules.

Changer de paradigme

Le Dr Olivier Theuerkauff est assistant psychiatre à l’hôpital Érasme et se destine à devenir addictologue. Pour lui, l’insistance sur les moyens de répression a tendance à renforcer la stigmatisation des usagers. “On ne fait absolument rien pour lutter contre cette stigmatisation. Au niveau sociétal mais également au niveau des patients eux-mêmes, dont une majeure partie ne va pas aux consultations à cause de cette étiquette.

Et Michaël Hogge de confirmer: “L’usage des drogues est multi-forme et imprègne en profondeur les sociétés humaines. D’où l’inefficacité et la contre- productivité de l’approche prohibitive. La prohibition est récente d’un point de vue historique, alors que les humains consomment des substances psychoactives depuis la nuit des temps. Son succès médiatique repose en grande partie sur les multiples campagnes de diabolisation des produits et de stigmatisation. Ces campagnes jouent sur les émotions et court-circuitent la logique et le raisonnement. Pourtant, la plupart des drogues (héroïne, cocaïne, MDMA, cannabis…) sont, ou ont été, des médicaments avant d’être interdites. Tout dépend de l’usage qui en est fait. C’est surtout la prohibition qui rend les produits dangereux, à travers une concentration variable, des produits de coupe toxiques”…

Selon ces deux médecins, la loi de 1921 qui criminalise l’usage de drogues “constitue un obstacle à la mise en place de dispositifs innovants et efficaces”. Comme le testing, les salles de shoot ou les tentes qui accueillent les bad trips. Des techniques qui ont fait leurs preuves mais qui sont encore idéologiquement difficiles à concevoir pour une partie de la population et du monde politique. “L’accent est encore fortement mis sur la responsabilité individuelle. Mais tout le monde est concerné par la problématique, alors que tout le monde n’est pas égal face au risque…” conclut Michaël Hogge.

Pailles à sniffer

Le malaise est palpable. Même les associations spécialisées ont du mal à nous parler du testing. Concrètement? Un stand associatif propose de tester la concentration des stupéfiants en possession des festivaliers afin de les alerter en cas de surdosage ou de produits de coupe qui pourraient provoquer des effets indésirés. À ceux qui crieraient au loup, précisons que ces festivaliers ont déjà ces drogues sur eux et que la probabilité de les consommer est donc proche de 100 %.

Mais c’est très touchy, confirme à demi-mot Matthieu Méan, coordinateur en milieu festif pour l’association Modus Vivendi. Pour mener ce type d’action, il faut passer tous les paliers gouvernementaux. C’est très compliqué.” Voilà pourquoi les associations qui font du testing, et jouent donc les équilibristes sur le fil légal via des accords spéciaux, préfèrent ne pas le crier sur tous les toits. ”C’est un peu comparable à la salle de shoot de Liège (destinée aux héroïnomanes – NDLR), explique Tom Evenepoel, coordinateur au VAD. Ce n’est pas vraiment légal, mais les acteurs de terrain ont la volonté de trouver un moyen de le faire. Même si le testing n’offre pas une garantie absolue, puisque les pro- blèmes éventuels ne sont pas toujours liés au produit, mais aussi, par exemple, à la corpulence du consommateur ou à ses antécédents médicaux, cela donne une information très appréciable. Et puis c’est surtout un excellent moyen d’entrer en contact avec un groupe cible très difficile à atteindre.

Même logique semi-clandestine pour la mise à disposition de pailles à sniffer destinées à lutter contre la transmission de maladies comme l’hépatite. ”C’est très sensible pour le grand public et il est donc primordial de bien communiquer et de rappeler que c’est une approche très spécifique pour un groupe très particulier. Il n’est évidemment pas question de distribuer des pailles à des gamins de 14 ans qui n’ont jamais pris de drogue! Mais il faut être réaliste, certains groupes ont besoin de ces mesures de réduction des risques car ils vont de toute façon consommer. C’est une illusion de penser qu’on peut les dissuader.” Reste à convaincre les autorités mais aussi les organisateurs de festivals très à cheval sur leur image de marque. “Faire de la prévention, c’est reconnaître que la drogue circule chez soi…

Pour ce professionnel de la prévention, plus on renforce la répression, moins les festivaliers osent demander de l’information. Voire de l’aide. ”Quand on se sent mal, on se dit que si on appelle la sécurité, on va se faire éjecter de l’événement. L’une des grandes valeurs du testing et de ces “roule ta paille” est de lever le tabou sur les drogues.” Reste que la prise de conscience semble évoluer positivement. Comme en témoignent les propos de Jean-Marie Gerckens: “Le testing est un outil de prévention utile. Il est possible que les associations utilisent leurs subsides pour en faire. Ce n’est pas un problème pour nous, elles jouissent d’une réelle autonomie”.

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